Freak Out

- "Approchez ! Approchez, Mesdames et Messieurs ! Venez admirer ce que vous ne verrez nulle part ailleurs (*) ! Venez decouvrir ce que la nature peut engendrer de plus noir, de plus terrifiant, de plus extraordinaire, de plus fascinant ! Venez Mesdames et Messieurs plonger dans les abîmes de l'âme et du corps, dans les sombres profondeurs de l'être ! Venez vous frotter aux limites insoupçonnées de l'humanité ! Venez presque toucher ce que vous ne pourriez jamais imaginer ! Approchez Mesdames et Messieurs ! Approchez ! Cela ne vous en coûtera que 2 dollars américains !"

Mesdames et Messieurs se pressent de payer leurs tickets et s'engouffrent dans le petit chapiteau. L'espace réduit oblige à n'être qu'une douzaine, mais cela permettra aussi d'être au plus près de la scène quand apparaîtra le treizième promis. L'attraction est vivement attendue, l'impatience est déjà à son comble. Alors la souffreteuse lumière des ampoules électriques laisse place à l'infini rien de la nuit, la condition nécessaire. Et la musique d'un synthétiseur bon marché, mais wagnérienne. La voix enregistrée de Monsieur Loyal résonne sous la tenture obscure : invocations scientifiques et démonstrations mystiques composent la salade du gitan de Macédoine. Et l'assemblée immobile marche ; l'atmosphère est créée, le moment est propice. Un court silence.
Soudain une explosion de bruits et de fureur : les éclairs et les cris. Chacun, Madame, Monsieur, répond au subit chaos, en écho, en bruits et en fureur. Ca fait des Ah ! Ca fait des Oh ! Ca fait des Quelle horreur ! Ca fait des Mon Dieu ! Ca gesticule beaucoup, les regards toujours ailleurs - à peine le phénomène était-il entré en piste qu'ils avaient déjà tous fui. L'oeil derrière la main, ou la tête tournée, Mesdames et Messieurs survivent en terreur imaginée aux longues secondes de la représentation. Et ça parle, encore et encore, que les mots voilent un peu plus les faces ; ça dit n'importe quoi, surtout. Ca chie dans les frocs.

Les projecteurs s'éteignent, les quelques 60 W à douille se rallument, la bande son et les spectateurs se taisent, l'entrée de la tente qui fait aussi office de sortie de secours et de sortie tout court s'ouvre à nouveau. Mesdames et Messieurs s'en retournent au doux vacarme de la vie dehors, dans la fête foraine, rassurés de ce qu'ils auraient pu voir, effrayés de ce qu'ils n'ont pas vu. Le monstre que l'on montre mais que l'on ne regarde pas.

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(*) Il s'agit là bien évidemment d'un fieffé mensonge.