New York - Tuesday, Aug 09, 2005

Le petit matin est salement gris dans l'appartement de Carrie, la rumeur de Manhattan résonne comme un soupir dégueulasse, un qui en fout partout. Le café refroidit à côté du portable Apple, j'ai un criss de goût de marde au fond du gosier, comme une gueulante crevée : la semaine qui vient de passer. Et puis toutes celles qui s'annoncent.
Carrie est restée en France quelques temps encore, histoire d'être loin d'un New York sans Nono, tout en le gardant si proche et vivant en son souvenir, auprès de ses amis là-bas. Elle me laisse son logement pour tant que durera mon enquête, que l'odeur de l'horreur soit enfin balayée par un vent de justice. Pour le repos de l'âme de notre camarade, que les larmes puissent oublier la colère. Que Carrie ne soit plus morte elle aussi. Presqu'un an déjà qu'elle et Nono étaient séparés, de son fait du reste. Mais si sa vie continuait ailleurs maintenant, quelque chose de si fort demeurait en elle, ce quelque chose qui l'a effondrée toute entière. Les nerfs qui ont lâché, desespérément, quand le corps est entré en terre samedi, aux alentours de midi.

Le soleil comme le silence, de plomb - et les coeurs, au milieu des croix dans cette allée du cimetière Saint Vincent à Carcassonne. Un été tout en mensonge, et des vacances en trop, le mois d'août pesait si lourd dans l'obscène de la peine. Le tombeau ouvert en appelait à tous, et tous semblaient avoir répondu, déjà tout leur être emporté dans ce néant ; il n'y avait plus que les corps dans l'automatisme biologique, derrière le crêpe noir. Et les graviers crissant sous les chaussures.
Du vivant qui perlait encore au coin des yeux des endeuillés, ou qui se retenait, un peu, parce que ce ne serait pas assez d'une larme. Le verbe du Livre dans la bouche du prêtre était sans doute au plus près de la terrible réalité : l'immensité du plus rien. C'est là que nous étions tous, les proches parmi les proches, autour du cercueil de bois rouge, autour de notre ami, de notre fils, de notre frère, de notre amour, de celui qui n'était plus qu'une déchirure hurlante, qu'une plaie béante dans nos chairs et nos demains. Nono, Nono le Hool's.

Un nom gravé dans les reflets de ciel sur la plaque de laiton poli, le signifiant d'un corps qui maintenant s'enfonçait dans les ténébreuses profondeurs de marbre et de jamais. Les mots étaient dépassés, ruinés ; c'est le cri qui explosa en Carrie. Un cri de si loin, puis les éclats de sanglots, partout, sur tout. On dut la retenir de justesse quand elle tenta soudain de se jeter dans la fosse, de partir elle aussi - elle n'était déjà plus là. Quelques-uns la soutinrent et l'amenèrent un peu à l'écart, qu'elle puisse enfin se calmer, revenir parmi nous, émerger un tant soit peu du gouffre de douleurs dans lequel elle était tombée.
Un paparazzi profita de ce moment de désordre pour se risquer hors de la planque que lui procurait une grandiloquente sépulture de famille bourgeoise. L'occasion était trop belle, de quoi shooter plus à l'aise, la belle scène en supplément. La détresse de Carrie n'empêcha pas certains dont moi-même de le voir agiter frénétiquement son zoom à l'autre bout du cimetière et rapidement nous lui tombâmes sur le coin de la gueule, pour le laisser partir quelques dents déchaussées et un nez cassé plus tard, son appareil photo en miettes abandonné au pied d'une Vierge Marie en porcelaine peinte. Ce n'était ni le lieu, ni le moment pour s'y attarder plus longuement, ce bâtard avait suffisamment perturbé la cérémonie, outrageusement piétiné notre douleur en en rajoutant dans l'ignominie, comme si cela ne suffisait pas comme ça. Il ne perdra rien pour attendre, nous saurons nous occuper de lui quand il en sera temps.
Ce dernier évènement ne fit rien pour arranger la crise de Carrie, qui ne contenait plus rien, elle n'était plus que souffrances - et si nous autres gardions notre sang froid, c'est que Carrie portait par elle tous nos hurlements, toutes les écorchures de nos âmes. Elle était l'expression de notre insondable affliction, ce cri par lequel nous essayions tous de surnager dans cet océan de manque, dans cette mutilation du coeur, une tentative de souffle par le dechirement. Elle fut emportée sur le parking, quelque part où ça pue moins le crevé, et l'injustice - là où il y a les machines automobiles.
L'écorchure était maintenant signifiée dans l'assemblée, l'adieu avait été prononcé, à elles, à eux, à moi de recouvrir le cercueil d'une rose blanche. Et puis aux employés municipaux de sceller la pierre. Et tout le reste, l'immense reste - mais cela n'appartient plus qu'à chacun. Le compte rendu s'arrête ici.

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Lundi en début de journée, des amis toulousains rentrant chez eux me conduisent jusqu'à l'aéroport de Blagnac, où m'attend le vol Air France 7787 à destination de Paris Charles de Gaulle.
Je fais ce voyage en compagnie d'Emma. Nono et elle s'étaient rencontrés quelques semaines auparavant, par le plus grand des hasards, à Coney Island. Elle était venue avec une chaine de télévision enregistrer une de ses chansons. Emma est une jeune chanteuse française en vogue dans son pays, certains disent un produit préfabriqué de la télé-réalité, et même elle le reconnaît. Une rencontre improbable, autant pour l'un que pour l'autre, et pourtant. Alors qu'elle faisait une pause entre deux tournages, un peu à l'écart sur la jetée, il lui avait adressé la parole pour une raison futile, en Anglais, et puis s'étaient rendus compte de leur accent frenchie. Le lieu leur a fait évoquer la chanson de Lou Reed, c'est ça qui a tout fait basculer. Elle a prolongé son séjour pour lui et est devenue rapidement sa maîtresse. Une liaison qui était encore inconnue de beaucoup, même de leurs amis proches : il était inutile de tout pourrir par le médiocre des tabloïds.
Nous avons reparlé de l'incident de samedi, de ce paparazzi aussi là pour la présence d'Emma aux funérailles - et elle se sentait un peu responsable, même si de toute évidence elle n'y était pour rien. Nous nous sommes interrogés sur la source de la fuite, l'heure et le lieu de la cérémonie avaient été tenus secrets, seulement connus par les plus intimes du défunt - et tous étaient des gens de confiance. Le mystère restait entier. Et c'est tout ce dont nous avons parlé, Emma était vraiment bouleversée, elle avait tenu courageusement jusque là. C'est à l'arrivée au terminal 2F qu'elle s'est effondrée en larmes dans mes bras. Puis elle m'a laissé ses coordonnées, pour la suite de l'affaire, pour mon enquête, et aussi pour tirer cette histoire de photographe au clair. Elle est partie dans un taxi Mercedes, j'ai été attendre ma correspondance.

08:50 pm, JFK, terminal 1, vol Air France #008 en provenance de Paris Charles de Gaulle - me voici de retour sur le sol américain, celui-là même qui a vu couler le sang de mon ami. Deux jet lags et un triple whisky dans la gueule me feront m'écrouler de sommeil, juste après avoir appelé Carrie, pour la remercier pour l'appartement. Elle a encore pleuré.

Christian M.