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Par
nono le hool's ,
lundi 12 septembre 2005 à
21:54 ::
TRICK
Qui A Tué Nono Le Hool's ? (8)
Jackson, MS - Saturday, sept 10, 2005
Deuxième semaine passée dans le sud des États-Unis : je couvre les ravages de Katrina pour une station de radio de Montréal à laquelle je collabore actuellement par ma série d'émissions "les carnets d'une autre Amérique". A l'annonce de la catastrophe, j'ai immédiatement pris le premier vol Paris-Dallas, écourtant ainsi mon séjour français qui avait débuté dans l'émotion du concert hommage à Nono. Vous comprendrez alors, mes cher(e)s ami(e)s, mon silence de ces derniers temps.
Je suis à bout de nerfs. Après notre drame personnel, voici celui de tout un pays. De tout un peuple plutôt, de toute une classe surtout. L'ouragan a fait voler en éclats le vernis de façade, deversant obscène aux yeux du monde le spectacle d'un dedans en décomposition - aux yeux de l'Amérique aussi. Bien sûr nous étions beaucoup à ne pas être dupes, par la force des choses pour la grande majorité, mais l'image a toujours prévalu. Aujourd'hui les médias de la planète déversent des flots de cadavres dérivant dans les rues, des populations abandonnées au milieu de nulle part, des villes entières dévastées dans lesquelles patrouillent des hommes en armes, cette femme effondrée tenant dans ses bras son bébé mort... Des images que l'on a toujours vues de loin, ailleurs - des images. Pour des larmes, de grandes émotions orchestrées, et des élans du coeur marketés ; des Band Aid et de jolies mélodies. Mais c'est ici et maintenant. Hier soir, le monde a retransmis en direct le concert de soutien aux victimes, au profit de l'Armée du Salut. L'armée, le salut : les USA. Et puis Katrina. Les images, et puis Katrina.
Les réfugiés sont de l'intérieur, et les aides viennent de là-bas. Il n'y a plus eu que le chaos et l'hésitation devant l'inconnu. Comment se pourrait-il que tous ceux déjà laissés pour compte depuis bien long bénéficient du jour au lendemain de ce dont ils ont toujours été privés ? Par le drame, l'oubli devient abandon. Et l'on mesure alors l'ampleur du crime en latence. Car ceux qui restent sont ceux qui ont perdu ce qu'ils n'avaient pas, jusqu'au rien qui était leur tout. La catastrophe germait depuis tant de temps. L'ouragan a fait voler en éclats le vernis de façade, les états voisins se ruent dans les armureries - the South will rise again. C'est que maintenant il faut faire avec cette misère et cette pauvreté qui se voient, qui s'exhibent outrageusement, qui existent enfin. Comme quand on paradait fièrement, des étoiles pleins les yeux, sur la route de Kaboul ou de Bagdad, les convois de la liberté chargés de démocratie blindée, de bon droit et d'économie de marché - la sainte Croisade. A quelques jours de l'anniversaire du 9/11, un fervent religieux d'une quelconque association d'entraide s'affairant tant bien que mal dans le miasme de la Nouvelle Orléans me disait que tout ceci n'était qu'un légitime retour des choses, que nous payions le prix de nos péchés, que la guerre là-bas n'était pas une guerre juste, que nos enfants étaient sacrifiés sur l'autel de Moloch, que Dieu nous punissait pour cela. Je repense à cet aphorisme de philosophie pseudo-asiatique de comptoir lu dans un roman d'aventure : Si nous avions ce que nous méritons, nous vivrions à la fois en enfer et au paradis. Alors oui, nous avons ce que nous méritons - nous sommes en Amérique du Nord.
*
* *
L'Amérique du Nord. Les Etats-Unis, New York... Ce pays, cette ville, traversés par toutes leurs contradictions emmêlées, par leurs horreurs et leurs fulgurances, du n'importe quoi qui peut s'envoler au moment où l'on s'y attend le moins vers des cimes insoupçonnées. Ce pays, Cette ville, que Nono aimait tant, peut-être parce qu'ils lui ressemblaient. L'enfer et le paradis, en même temps. Où Nono a explosé en littérature, où Nono a perdu la vie.
En France, ses camarades de la première heure ne l'ont pas oublié : le 25 août ils ont organisé à Paris un concert en son hommage.
Je suis arrivé la veille à Charles de Gaulle, Carrie m'y attendait ; elle avait l'air terriblement fatiguée, épuisée - les yeux si secs de plus de larmes qu'elle n'en pouvait. Nous avons juste échangé quelques banalités, sur la météo, sur mon voyage, sur les plantes vertes de son appartement, des trucs à la con mais c'était exactement ce qu'il fallait. Comme les préparatifs de la soirée dans lesquels elle s'investissait entièrement ces jours, une occupation du temps mais aussi y faire avec la peine, que rien ne semble continuer en arrêtés, tout remuer, tout chambouler, tout remonter, à l'endroit, à l'envers, pour peut-être que... Ca fonctionnera quand même un peu. Ce n'est que la mort qui fait exister les bouts de vie, en joie comme en malheur ; ou les deux, un jeudi soir à l'Elysée-Montmartre.

A 21 heures les presque deux cents ans de la mythique salle parisienne étaient quasiment pleins, et beaucoup attendaient encore sur le trottoir de Rochechouart. J'ai salué les connaissances qui assuraient l'accueil aux côtés des baraques blacks officielles et ai pris par la rue de Steinkerque le petit cheminement vers l'entrée des artistes. Les loges respiraient le tabac qui se consumait, la Kro qui se vidait, le shit qui s'envolait, et les rires et l'ailleurs partout dans la fumée. Des sacrifices, des cadavres et des cendres - tout en place pour la fête funéraire. Et cette autre chose, qui plane toujours dans les arrière-scènes, dans cet espace-temps d'avant l'explosion du spectacle ; la folle promesse de ce moment dans la lumière, le bruit et la fureur, gagné sur la vie, et qu'alors la camarde, cette vieille salope, n'aura pas, n'aura jamais. Cette certitude vraie d'un peu d'éternité, une nique au destin et à tout ce genre de conneries. Ce n'est pourtant que du Rock'n'Roll, un air de rien - comme les yeux d'une fille. Notre royaume enfin. Alors Nono sera à nouveau là, plus encore que dans les mots copains de nos discussions bidons, de nos gueulards je t'aime déguisés en lourdes vannes backstage. C'est avec le coeur léger d'être bientôt si haut que nous dévissions les capsules de notre champagne alsacien, en attendant la rédemption du premier hurlement de Marshall.
L'électricité nous a tous violemment transpercés le sentiment quand elle a porté la voix de Bob de Guarapita dédicaçant la soirée à notre ami, les corps se sont dès lors rués en une fuite éperdue sur le rythme ska punk qui a soudainement rempli la nuit de la salle. Les bras et les jambes mimant une vaine course, loin de rien, sur place, le désespoir d'un mauvais rêve, ou une danse indienne, à la gloire des esprits, qui ne cessera que pour la communion dans la boisson vénézuélienne orange distribuée par le groupe. La cavale des endeuillés a repris au son de l'orgue de Curlee Wurlee, les touches en négatif du Vox comme pour conjurer le mauvais sort, comme pour signifier que la réalité était l'envers, que ceux de l'au-delà étaient toujours ici, la magie noire et blanche d'un Hully Gully vaudou. Y croire encore, même lorsque la voix de Cécile s'est étranglée de quelques sanglots sur des lyrics écrits par Nono, "L'amour, je te dis qu'il tue". Car la soirée ressemblait bien à une immense messe païenne, un déchirant et inégal combat contre une inéluctable fatalité - et après tout, qu'importe l'issue, que le sens soit unique, parce que nous nous serons tenus debouts, parce que nous aurons cru aux rêves plus qu'à l'évidence, parce que nous aurons jeté la sagesse dans la même lâche poubelle que la raison, nous serons beaux, bien plus que l'assuré vainqueur. Et à jamais ; ça vaut bien l'immortalité. Et c'est pour cela que ça gueulait fort ce jeudi 25 août dans cet Elysée-Montmartre superbe tel une église sans Dieu. Des Christ sans hérédité hurlant à la lune et à rien les poings levés maintenant sur les hymnes puissants de la Brigada, Héros et Martyrs.
Le streetpunk du combo parisien avait chauffé les âmes à blanc et cette fois-ci c'était certain : nous étions les plus forts. Tant que nous étions prêts à croire ce que nous voulions, que notre imagination devenait réalité, et nos sens nous étaient mensonges et c'était très bien. Bolchoï pouvait entrer sur scène ; et parmi Abi, Arno Rude Boy, Biscotte, Niko, et Jean, sous les lumières bleues, rouges, et jaunes, il y avait Nono. Nous l'entendions aussi, comme nous l'avions toujours fait. Il ne pouvait en être autrement. Une si étrange sensation, la superposition de deux vérités, une image sur l'autre. C'est ce que nos yeux nous disaient, c'est que nous voulions qu'ils nous disent. Ce doux fantôme a alors joyeusement accompagné cette reformation exceptionnelle - oui, c'était certain : nous étions les plus forts. On lui avait lavé le cul à la mort. Les amplis déchiraient la peine en lambeaux, pour une heure au moins nous n'aurions rien perdu. Les amis se sont succédés au micro pour chanter avec Abi, parfois plusieurs, souvent qui voulait : la chorale des poumons d'acier et des coeurs en or. Emma, émue, nous a interprété un "Saoul de Toi" bouleversant ; Arno Rude Boy a entonné sa toune "Ma Famille, Mon Crew", reprise par toute la salle - à la vie, à l'ailleurs. Cette salle qui gueulait plus fort que la sono quand le groupe a plaqué le premier accord de "Hier, Aujourd'hui et Demain", à en faire trembler les murs, tous les murs. Et les murs ont tremblé, et les murs se sont effondrés, et tout s'est échappé. Des flots de larmes ont porté la mélodie jusqu'au plus profond des possibles, j'ai senti la main de Carrie agripper violemment mon bras, elle aussi emmenée. Il n'y avait plus de scène ni de public, tout le monde était partout à la fois, tout le monde était tout à la fois, il n'y avait plus qu'une chanson, un amour à l'unisson. Un ami parti qui était revenu. Nous étions les plus forts, et nous savions que nous le serions de nouveau encore. A jamais camarade...
Du haut du grand escalier de l'entrée, je regardais les videurs trainer dehors un phaco codéiné. La nuit rôdait sur le boulevard. J'ai traversé le silence absurde qui règnait dans la salle désertée et ai rejoint les autres dans les coulisses : nous devions continuer la fête ailleurs, nous ne pouvions plus nous quitter. Nous devions continuer, ailleurs.
*
* *
Le souvenir de ce concert me hante. Et comment nous avons eu le pouvoir de faire revivre Nono ce soir-là. Il était là comme vraiment. Depuis j'ai l'impression qu'à nouveau il va revenir, qu'à nouveau je pourrai le voir. Que non, contre toute évidence il n'est pas mort. Malgré la presse, malgré les rapports de police, malgré l'enterrement, malgré la peine infinie de Carrie. La fatigue de ces deux semaines passées ici dans le drame de la Louisiane et du Mississippi n'arrange rien, j'en arrive même à avoir des hallucinations. Pas plus tard qu'hier, j'ai eu la certitude de le voir dans le fond d'un reportage de CNN, avec sa Fender sur l'épaule. L'impression ressentie m'a fait guetter toute la journée une rediffusion, l'appareil photo à la main. J'ai pris le cliché reproduit en fin de billet (plus un agrandissement du détail en question). J'ai l'impression de devenir complètement cinglé. Je rentre dans le courant de la semaine prochaine à Montréal monter mon émission spéciale, et prendre un peu de repos. J'en profiterai aussi pour une ou deux séances avec ma psychanalyste, histoire de faire le point. Et d'être en état de reprendre mon enquête à New York. Je suis complètement fucké, mais cette criss de photo ?!...


Deuxième semaine passée dans le sud des États-Unis : je couvre les ravages de Katrina pour une station de radio de Montréal à laquelle je collabore actuellement par ma série d'émissions "les carnets d'une autre Amérique". A l'annonce de la catastrophe, j'ai immédiatement pris le premier vol Paris-Dallas, écourtant ainsi mon séjour français qui avait débuté dans l'émotion du concert hommage à Nono. Vous comprendrez alors, mes cher(e)s ami(e)s, mon silence de ces derniers temps.
Je suis à bout de nerfs. Après notre drame personnel, voici celui de tout un pays. De tout un peuple plutôt, de toute une classe surtout. L'ouragan a fait voler en éclats le vernis de façade, deversant obscène aux yeux du monde le spectacle d'un dedans en décomposition - aux yeux de l'Amérique aussi. Bien sûr nous étions beaucoup à ne pas être dupes, par la force des choses pour la grande majorité, mais l'image a toujours prévalu. Aujourd'hui les médias de la planète déversent des flots de cadavres dérivant dans les rues, des populations abandonnées au milieu de nulle part, des villes entières dévastées dans lesquelles patrouillent des hommes en armes, cette femme effondrée tenant dans ses bras son bébé mort... Des images que l'on a toujours vues de loin, ailleurs - des images. Pour des larmes, de grandes émotions orchestrées, et des élans du coeur marketés ; des Band Aid et de jolies mélodies. Mais c'est ici et maintenant. Hier soir, le monde a retransmis en direct le concert de soutien aux victimes, au profit de l'Armée du Salut. L'armée, le salut : les USA. Et puis Katrina. Les images, et puis Katrina.
Les réfugiés sont de l'intérieur, et les aides viennent de là-bas. Il n'y a plus eu que le chaos et l'hésitation devant l'inconnu. Comment se pourrait-il que tous ceux déjà laissés pour compte depuis bien long bénéficient du jour au lendemain de ce dont ils ont toujours été privés ? Par le drame, l'oubli devient abandon. Et l'on mesure alors l'ampleur du crime en latence. Car ceux qui restent sont ceux qui ont perdu ce qu'ils n'avaient pas, jusqu'au rien qui était leur tout. La catastrophe germait depuis tant de temps. L'ouragan a fait voler en éclats le vernis de façade, les états voisins se ruent dans les armureries - the South will rise again. C'est que maintenant il faut faire avec cette misère et cette pauvreté qui se voient, qui s'exhibent outrageusement, qui existent enfin. Comme quand on paradait fièrement, des étoiles pleins les yeux, sur la route de Kaboul ou de Bagdad, les convois de la liberté chargés de démocratie blindée, de bon droit et d'économie de marché - la sainte Croisade. A quelques jours de l'anniversaire du 9/11, un fervent religieux d'une quelconque association d'entraide s'affairant tant bien que mal dans le miasme de la Nouvelle Orléans me disait que tout ceci n'était qu'un légitime retour des choses, que nous payions le prix de nos péchés, que la guerre là-bas n'était pas une guerre juste, que nos enfants étaient sacrifiés sur l'autel de Moloch, que Dieu nous punissait pour cela. Je repense à cet aphorisme de philosophie pseudo-asiatique de comptoir lu dans un roman d'aventure : Si nous avions ce que nous méritons, nous vivrions à la fois en enfer et au paradis. Alors oui, nous avons ce que nous méritons - nous sommes en Amérique du Nord.
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L'Amérique du Nord. Les Etats-Unis, New York... Ce pays, cette ville, traversés par toutes leurs contradictions emmêlées, par leurs horreurs et leurs fulgurances, du n'importe quoi qui peut s'envoler au moment où l'on s'y attend le moins vers des cimes insoupçonnées. Ce pays, Cette ville, que Nono aimait tant, peut-être parce qu'ils lui ressemblaient. L'enfer et le paradis, en même temps. Où Nono a explosé en littérature, où Nono a perdu la vie.
En France, ses camarades de la première heure ne l'ont pas oublié : le 25 août ils ont organisé à Paris un concert en son hommage.
Je suis arrivé la veille à Charles de Gaulle, Carrie m'y attendait ; elle avait l'air terriblement fatiguée, épuisée - les yeux si secs de plus de larmes qu'elle n'en pouvait. Nous avons juste échangé quelques banalités, sur la météo, sur mon voyage, sur les plantes vertes de son appartement, des trucs à la con mais c'était exactement ce qu'il fallait. Comme les préparatifs de la soirée dans lesquels elle s'investissait entièrement ces jours, une occupation du temps mais aussi y faire avec la peine, que rien ne semble continuer en arrêtés, tout remuer, tout chambouler, tout remonter, à l'endroit, à l'envers, pour peut-être que... Ca fonctionnera quand même un peu. Ce n'est que la mort qui fait exister les bouts de vie, en joie comme en malheur ; ou les deux, un jeudi soir à l'Elysée-Montmartre.

A 21 heures les presque deux cents ans de la mythique salle parisienne étaient quasiment pleins, et beaucoup attendaient encore sur le trottoir de Rochechouart. J'ai salué les connaissances qui assuraient l'accueil aux côtés des baraques blacks officielles et ai pris par la rue de Steinkerque le petit cheminement vers l'entrée des artistes. Les loges respiraient le tabac qui se consumait, la Kro qui se vidait, le shit qui s'envolait, et les rires et l'ailleurs partout dans la fumée. Des sacrifices, des cadavres et des cendres - tout en place pour la fête funéraire. Et cette autre chose, qui plane toujours dans les arrière-scènes, dans cet espace-temps d'avant l'explosion du spectacle ; la folle promesse de ce moment dans la lumière, le bruit et la fureur, gagné sur la vie, et qu'alors la camarde, cette vieille salope, n'aura pas, n'aura jamais. Cette certitude vraie d'un peu d'éternité, une nique au destin et à tout ce genre de conneries. Ce n'est pourtant que du Rock'n'Roll, un air de rien - comme les yeux d'une fille. Notre royaume enfin. Alors Nono sera à nouveau là, plus encore que dans les mots copains de nos discussions bidons, de nos gueulards je t'aime déguisés en lourdes vannes backstage. C'est avec le coeur léger d'être bientôt si haut que nous dévissions les capsules de notre champagne alsacien, en attendant la rédemption du premier hurlement de Marshall.
L'électricité nous a tous violemment transpercés le sentiment quand elle a porté la voix de Bob de Guarapita dédicaçant la soirée à notre ami, les corps se sont dès lors rués en une fuite éperdue sur le rythme ska punk qui a soudainement rempli la nuit de la salle. Les bras et les jambes mimant une vaine course, loin de rien, sur place, le désespoir d'un mauvais rêve, ou une danse indienne, à la gloire des esprits, qui ne cessera que pour la communion dans la boisson vénézuélienne orange distribuée par le groupe. La cavale des endeuillés a repris au son de l'orgue de Curlee Wurlee, les touches en négatif du Vox comme pour conjurer le mauvais sort, comme pour signifier que la réalité était l'envers, que ceux de l'au-delà étaient toujours ici, la magie noire et blanche d'un Hully Gully vaudou. Y croire encore, même lorsque la voix de Cécile s'est étranglée de quelques sanglots sur des lyrics écrits par Nono, "L'amour, je te dis qu'il tue". Car la soirée ressemblait bien à une immense messe païenne, un déchirant et inégal combat contre une inéluctable fatalité - et après tout, qu'importe l'issue, que le sens soit unique, parce que nous nous serons tenus debouts, parce que nous aurons cru aux rêves plus qu'à l'évidence, parce que nous aurons jeté la sagesse dans la même lâche poubelle que la raison, nous serons beaux, bien plus que l'assuré vainqueur. Et à jamais ; ça vaut bien l'immortalité. Et c'est pour cela que ça gueulait fort ce jeudi 25 août dans cet Elysée-Montmartre superbe tel une église sans Dieu. Des Christ sans hérédité hurlant à la lune et à rien les poings levés maintenant sur les hymnes puissants de la Brigada, Héros et Martyrs.
Le streetpunk du combo parisien avait chauffé les âmes à blanc et cette fois-ci c'était certain : nous étions les plus forts. Tant que nous étions prêts à croire ce que nous voulions, que notre imagination devenait réalité, et nos sens nous étaient mensonges et c'était très bien. Bolchoï pouvait entrer sur scène ; et parmi Abi, Arno Rude Boy, Biscotte, Niko, et Jean, sous les lumières bleues, rouges, et jaunes, il y avait Nono. Nous l'entendions aussi, comme nous l'avions toujours fait. Il ne pouvait en être autrement. Une si étrange sensation, la superposition de deux vérités, une image sur l'autre. C'est ce que nos yeux nous disaient, c'est que nous voulions qu'ils nous disent. Ce doux fantôme a alors joyeusement accompagné cette reformation exceptionnelle - oui, c'était certain : nous étions les plus forts. On lui avait lavé le cul à la mort. Les amplis déchiraient la peine en lambeaux, pour une heure au moins nous n'aurions rien perdu. Les amis se sont succédés au micro pour chanter avec Abi, parfois plusieurs, souvent qui voulait : la chorale des poumons d'acier et des coeurs en or. Emma, émue, nous a interprété un "Saoul de Toi" bouleversant ; Arno Rude Boy a entonné sa toune "Ma Famille, Mon Crew", reprise par toute la salle - à la vie, à l'ailleurs. Cette salle qui gueulait plus fort que la sono quand le groupe a plaqué le premier accord de "Hier, Aujourd'hui et Demain", à en faire trembler les murs, tous les murs. Et les murs ont tremblé, et les murs se sont effondrés, et tout s'est échappé. Des flots de larmes ont porté la mélodie jusqu'au plus profond des possibles, j'ai senti la main de Carrie agripper violemment mon bras, elle aussi emmenée. Il n'y avait plus de scène ni de public, tout le monde était partout à la fois, tout le monde était tout à la fois, il n'y avait plus qu'une chanson, un amour à l'unisson. Un ami parti qui était revenu. Nous étions les plus forts, et nous savions que nous le serions de nouveau encore. A jamais camarade...
Du haut du grand escalier de l'entrée, je regardais les videurs trainer dehors un phaco codéiné. La nuit rôdait sur le boulevard. J'ai traversé le silence absurde qui règnait dans la salle désertée et ai rejoint les autres dans les coulisses : nous devions continuer la fête ailleurs, nous ne pouvions plus nous quitter. Nous devions continuer, ailleurs.
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Le souvenir de ce concert me hante. Et comment nous avons eu le pouvoir de faire revivre Nono ce soir-là. Il était là comme vraiment. Depuis j'ai l'impression qu'à nouveau il va revenir, qu'à nouveau je pourrai le voir. Que non, contre toute évidence il n'est pas mort. Malgré la presse, malgré les rapports de police, malgré l'enterrement, malgré la peine infinie de Carrie. La fatigue de ces deux semaines passées ici dans le drame de la Louisiane et du Mississippi n'arrange rien, j'en arrive même à avoir des hallucinations. Pas plus tard qu'hier, j'ai eu la certitude de le voir dans le fond d'un reportage de CNN, avec sa Fender sur l'épaule. L'impression ressentie m'a fait guetter toute la journée une rediffusion, l'appareil photo à la main. J'ai pris le cliché reproduit en fin de billet (plus un agrandissement du détail en question). J'ai l'impression de devenir complètement cinglé. Je rentre dans le courant de la semaine prochaine à Montréal monter mon émission spéciale, et prendre un peu de repos. J'en profiterai aussi pour une ou deux séances avec ma psychanalyste, histoire de faire le point. Et d'être en état de reprendre mon enquête à New York. Je suis complètement fucké, mais cette criss de photo ?!...
Christian M.

















COMMENTAIRES
1. Le mercredi 14 septembre 2005 à 19:53, par Reverend J. Brogues
2. Le jeudi 29 septembre 2005 à 16:10, par Ramon Lopez y Cardena
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