(and the livin’ is easy)
Le coeur de l'après-midi dégouline d'une pluie glaciale. Un temps d'hiver, never mind ! Sauf que c'est lui qui raccompagne Nono le Hool's dans le Brooklyn de 2006, achevant par là le travail de destruction massive du cheveu largement entamé par la fin d'année fêtée sur les terres et dans les verres du Nebraska. Il faut bien qu'il les aime ses amis pour endurer tout ça (la coiffure ruinée, et le Nebraska). Toujours l'amour à l'origine des tragédies - Nono en sera quitte pour un shampooing sur le champ, redonner comme de l'humanité aux poils de la bête. The same old story, écrite partout, tout le temps. Il pleut ce lundi 2 janvier.
Presque trois jours d'absence et le froid en a foutu partout dans l'appartement. Le vieux sac de toile beige se jette dans un coin du living ; le grand manteau gris s'en va sécher échoué de tout son long sur le dos d'un fauteuil. Nono tire de son veston une édition de poche de "Leviathan" de Paul Auster, son compagnon de voyage de ces dernières heures, une arme de poing pour la traversée des réserves de rednecks. L'odyssée by Amtrak. Mais l'agression est venue de l'intérieur du wagon, l'ennemi était les passagers d'à côté, les plus proches voisins : deux jeunes types dans le vent et une fille encore plus jeune et encore plus aérée. Ca soufflait fort entre les Rocheuses et le Missouri. Un a demandé à elle si elle connaissait les Sex Pistols, la réponse : "Les quoi ?" Même Ben Laden n'aurait pas osé ! Les USA allait connaître un nouveau drame ! l'Occident tout entier même ! Mais à la question suivante, sur Led Zeppelin, la réplique de la pauvre âme fut identique. Elle était alors pardonnée, son péché racheté, et la civilisation sauvée. Nono put alors continuer à se planquer dans sa lecture, à l'abri du reste le plus possible. Il n'a pas eu besoin d'intervenir dans le monde et les foudres divines, et c'était tant mieux. Il est un célèbre écrivain américain, pas un grand Satan. A chacun sa place, avec son prix à payer - la surtaxe pour la réservation sur le billet l'attestait, tout comme le putain de torticolis qui rappelait à Nono qu'elle est douloureuse la position à côté des autres, même (et surtout ?) le nez dans le roman.
La tension est largement redescendue et la nuque dès lors décoincée maintenant qu'il est revenu dans son antre, un deux-pièces avec fenêtres sur cour qu'il prend pour un manoir sur la lande. Retour à la normale donc. Un passage à la cuisine pour trouver de quoi se réchauffer la tripe pendant que le PC s'allume et se charge : plus de café, une virée chez le coréen avant la fin de la journée s'impose. Pour le moment un thé vanille fera l'affaire. Une clope aussi. La compagnie du câble est prête à envoyer les dernières nouvelles de la planète. Nono relève d'abord ses mails : autant pour lui souhaiter une bonne année que pour lui dire qu'il est grand temps de se faire rallonger la bite - pourquoi croire les uns et pas les autres ? Il lance maintenant Firefox pour la tournée de ses blogs favoris. Il y lit entre autres que Sush' va s'atteler encore plus ardemment à l'adaptation hollywoodienne de sa vie d'Ally McBeal parisienne, pour qu'enfin cette fois la copie asiatique dépasse l'original, ou que NO confirme ce qu'elle lui avait annoncé par SMS la veille, à savoir quelques mois d'initiales de sa vie désormais en projet de transformation littéraire. Il y lit comme des professions de foi, des rêves et des envies qui sont écrits bien avant que l'on y croit vraiment, et qui un jour à force de mots s'imposent en évidence, là comme de toujours. Il écrase sa cigarette agonisante, direction la salle de bain.
Sous l'eau bruyante et le savon, il repense à ces attentats dans le mesquin, à ces guérilléras et leurs manifestes de vérité contre le réel. La serviette éponge et puis un autre son : le sèche-cheveux. Aussi à quand dans le petit et le laid de sa nature humaine (sa fraternité) il pressentait un ailleurs déjà ici. Un coup de peigne et les frusques à nouveau. A quand il revendiquait le cri de Vaquette, d'être grand et beau. Le manteau encore humide et la rue. A quand il aimait plus fort que ce qu'il n'aurait jamais cru. Le coréen, deux surgelés et du café, puis quelques dollars. A quand il n'était pas encore un célèbre écrivain américain mais qu'il savait qu'il ne pouvait (devait ?) en être autrement. La cour et l'escalier encore. A quand demain se confondait avec aujourd'hui.
Nono le Hool's rentré chez lui dépose il ne sait où le sac marron de ses maigres courses, sa pelisse détrempée à l'avenant, la machine biologique en pilote automatique : à la traîne elle suit ses idées déjà bien devant. Alors le bureau et le traitement de texte, presqu'en urgence. Dans cet appartement de Brooklyn où le chaud électrique reprend petit à petit ses droits, dans le silence et l'obscurité d'un jour de janvier 2006, quelques cliquetis soutenus du clavier d'un ordinateur personnel. D'abord un titre, puis une phrase, et la suite :
SUMMERTIME (and the livin’ is easy)
Le coeur de l'après-midi dégouline d'une pluie glaciale. Un temps d'hiver,