"En somme, l'Enfer est ce que vous en faites."
(Charles Bukowski)
(Toi qui me lis peut-être,)
Valentine's day. Alors. La cravate bien mise et les doigts ceints de monstres d'argent je t'écris maintenant ; une dizaine d'albums de ce bon vieux Chet Baker en random sur le Winamp. C'est qu'il n'est pas rien le rendez-vous avec toi. Je me dois d'empaqueter joliment la merde : la condition humaine - et tu m'en sais gré, bien sûr. Il est une autre histoire quand tes yeux traînent ailleurs, je traîne avec eux.
Cette histoire.
J'avais tenté une fois de plus de te la raconter, de me la raconter surtout : de sauver ma peau par la frime de la littérature. J'en avais écrit des feuillets, des versions sans cesse recommencées. Des qui te disaient quand il ne reste plus que le crépuscule, chaque heure un soir. Un temps hors du temps. Des qui voulaient te dire ce qui ne se dit, le pourquoi dès lors je ne crie pas. Des qui voulaient te dire l'immense silence, radical. La désertion du sens. Des qui t'auraient dit le cadavre sur la moquette, un bleu qui tire au noir. Un cadavre animé pourtant mais de Dieu sait quoi, de Dieu qui n'existe pas. Des qui te demandaient "Tu regardes quoi ?" Le balancement et le souffle, c'est déjà une activité humaine. Des qui t'auraient dit avec des mots fanés comme les couleurs de ton dernier coup d'oeil. Quand je ne te paye pas de quelques bobards, je ne vis pas. Des qui voulaient te dire l'existence des choses qui n'existent pas.
Quelque chose à te donner à voir, à en faire tout un monde.
Seulement voilà. Seulement.
Un grand trou.
*
* *
[J'ai abandonné le clavier en début d'après-midi, pour manger un bout, épuisé surtout de ces derniers temps, de l'alcool et des cachetons en décoration, je me suis endormi. Je me suis réveillé à près de 19 heures, j'ai avalé deux vodkas tièdes et ai tracé rejoindre les copains au studio de répétition - faudra que je lâche la bibine avant les sessions d'enregistrement de ce week-end, ça me flingue la voix. C'est en gueulant dans un micro que j'ai achevé cette Saint Valentin, d'une balle dans la tête.
I'm in love with Rock'n'Roll woah. On est déjà le lendemain et deux ou trois jours de plus.]
*
* *
Not a Valentine's day. Alors. J'avais tenté de te raconter tout ça, mais les mots étaient si loin qu'il n'y avait plus rien à pouvoir dire. La vérité se confondait maintenant avec la réalité, la fiction à la rue - ou dtc. J'avais perdu le sens de l'humour, celui là même qui fait de mon charme (paraît-il, mais après tout : tu me lis peut-être). Ne demeurait que le seul instant, sans après ni avant, trop tard pourtant : l'abominable de l'âme, la biologie. C'est dans le corps qu'il a fallu écrire, à la fiente brûlante des tripes, trancher dans le vif du sujet sans s'encombrer de la syntaxe. Aller chercher le verbe où il a fui, en me foutant dans la merde jusqu'au cou et au-delà. Il a fallu la littérature d'urgence ;
911 is a joke et c'est déjà un début de comédie. Le possible d'en faire un de ces cinémas, la bonne blague. Le préalable in extremis.
C'est pourquoi tu n'as rien lu
Cet endroit où j'ai écrit
Il est quand tu ne vois pas
Et comment aurais-tu pu
Si moi non plus je n'y suis
Quand tu ne regardes pas
Il me faut de tes yeux pour pleurer. Et tant qu'il y aura des larmes ça ira tant mal que bien : ça fera de l'encre, du sang contenu. Même si ça troue encore un peu la peau.
Contenir, se tenir ; ne pas éclater, réussir l'image. Mille morceaux en un unique, négocier le naufrage. Il n'est pas de rédemption, qu'une autorisation à la représentation - car la vie se rate, immanquablement. Il est de rester dans ton champ de vision. Alors quand je ne vis plus j'essaie de mourir : je me donne à voir, je te donne à voir. A toi je m'abandonne, car je te préfère au néant, et tant pis si tu ne vaux guère mieux. Je me déchire en m'accrochant - sur le fil du rasoir : la langue.
Toi et moi, on maintient l'équilibre ; il suffirait de pas grand chose pour se casser la gueule et la queue dans le rien. Tu crèves de la même merde que moi, mais tu vis de ce que j'en crève, alors j'en vis aussi. Ce n'est qu'une plaisanterie, un jeu de mots - et de regards. Un arrangement.
De ce peu de foi j'en fais une profession : architecte d'intérieur en Enfer.
Je suis un célèbre écrivain américain. Et une obligation : celle à vivre les choses de sorte à ce qu'elles puissent être racontées - l'obligation à les
tourner. Se faire tout un film, un drame alors. Un souvenir de quelque chose qui n'aura pas été, pour après la mort. Voilà pourquoi j'avais tenté de te dire tout ça, l'histoire de ces semaines passées ; pour que le beau nous fasse oublier la peur. Cette foutue trouille, la sale odeur qui nous colle au cul, pour la baiser - en faire un faux témoignage, d'un mensonge la civilisation. Oublier la peur, la raison du temps à écouler, briser les miroirs et choisir le reflet dans ton regard ; me permettre dès lors de te dire comme si c'était vrai, à toi qui me lis peut-être, je t'aime.