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Patrick Dewaere
"Lili aime-moi",
Bang le Vladimir !
Avec des soirs aussi.
Ta main était sur moi la course de ton sourire ; et puis au bout des
heures que les autres avaient désertées ta bouche m'a rattrapé.
Enfin. Entre-temps quelques paroles, l'air de tout. Je t'ai respirée,
sniffée à m'en faire péter les veines. Le noir de tes cheveux,
la si bonne came ma marocaine - Un hémisphère dans une chevelure.
Plus rien alors que la poésie. Infinie. Un goût du dedans de toi.
Avec des matins aussi.
Dans la grisaille de bientôt l'hiver, le regret d'avoir dormi parce que
c'était maintenant un peu comme une vie qui s'arrêtait : alors
nous nous sommes dit que peut-être. Au revoir.
"Je n'ai pas d'orgueil
Les héros seront morts
Mais pas moi"
Ou alors toute la planète.
[Extérieur nuit]
Parce que ce n'était même plus peut-être,
Je suis entré dans ce bar déjà bien saoûl ;
Parce que ce n'était même plus peut-être,
Tu n'aurais pas dû y être.
[Flashback]
Et tes mots et tes gestes qui
Entre-temps
Avaient raconté tout et n'importe quoi,
En même temps
Presque.
[Caméra épaule]
Un autre samedi, un d'avant, dans un autre troquet, un d'ailleurs, je t'avais promis un New York tout à détruire, et puis tout à reconstruire - une chanson à réinventer, tu le valais. J'ai fait avec les moyens du bord, en catastrophe. Toi dans l'autre salle à te demander connement pourquoi je ne t'avais pas saluée, moi près de la porte des chiottes (et du petit escalier) à écluser connement verre sur rage. Jusqu'à ce que tu entendes des filles crier : c'étaient les bobos d'à côté qui avaient morflés. Des coups et des hurlements, après ma provocation insistante jusqu'au bras droit tendu - ces connards ne voulaient pas le baston (les connards !). Des coups et des hurlements, enfin le romanesque. Le minable prenait des airs d'oeuvre d'art.
[Doublage cascadeurs]
Toi et moi on s'est engueulés aussi, je t'ai dit que tu n'étais
qu'une starlette qui en faisait des tonnes en ne pigeant que dalle à
son texte, et que tu n'avais rien à foutre dans mon film, qu'une belle
gueule ne suffisait pas, que tu n'étais qu'une erreur de casting. Tu
m'as retorqué d'autres conneries, c'est l'alcool qui en aura emporté
le souvenir - mais tu m'as dit après que tu t'étais bien défendue.
Bien sûr, parce que ce n'était pas la réalité mais
bien plus vrai : du cinéma, le dialogue d'un vieux drame français
de la fin des années soixante-dix que nous étions en train de
tourner, et dont tu étais
La tête d'affiche.
Une star,
Il ne pouvait en être autrement, pas quelqu'une pour quelque peu en passant,
pas un bout de vie à la con, parmi des millions de bouts de vie à
la con. Une star,
Toi. De l'art,
Pas du joli sentiment passager noyé connement dans la vinasse solitaire,
Pas un bar
Sans bagarre.
Mais de l'art.
Et c'est tout.
Tout.
[Thème musical de fin]

J'écris de la littérature comme on se fait sauter le caisson.
Entre rien et rien, au lieu d'un cri, des jours et puis des nuits. Quand le
souvenir des larmes ressemble au bonheur. Quand il n'y a même plus le
bruit (alors les peut-être... ah les peut-être !...) De la littérature
comme un silence armé.
"Lili aime-moi",
J'écris de la littérature comme on se fait sauter le caisson. A 35 ans comme à jamais, et que l'on se dit qu'il en faudra de la rallonge. Encore et encore. Mais il est tard, on ne servira bientôt plus à boire. Ce ne sera pas ce soir l'heure du courage. De la littérature en attendant, pour faire semblant.
Bang le Vladimir !
J'écris de la littérature. Comme tout le monde. Comme tout le monde, même pas comme personne.
"Je n'ai pas d'orgueil"
Comme on se fait sauter le caisson. Comme tout le monde. Comme tout le monde, même pas comme personne.
"Les héros seront morts"
J'écris de la littérature.
"Mais pas moi"
Qui n'en est pas.
(Bon, là je merde. J'ouvre une autre bière et on fera comme si...
Peut-on recommencer la prise s'il vous plaît ?!)
[SCENE DE LA GRANDE GUEULE, DEUXIEME ! ]
[ENVOYEZ LA BANDE !]
Toi. De l'art,
Pas du joli sentiment passa
[MOTEUR !]
ger noyé connement dans la vinasse solitaire,
Pas un
[ACTION !]
bar
Sans bagarre.
Mais de l'art.
Et c'est tout.
Tout.
[Thème musical de fin]

J'écris de la littérature comme on se fait sauter le caisson.
Pour que le rien tourne au drame, et que se dechire le silence, en lambeaux.
Des miettes de cervelle sur des épaules étrangères. En
un ultime geste de tendresse. J'écris de la littérature comme
on se fait sauter le caisson, en te remerciant.
Et la vie maintenant à l'avenant : il n'y a jamais eu de réalité, nulle part, qu'une place vide pour la fiction. Ces derniers jours pourtant emplis de tant de lâchetés et de tous côtés n'ont jamais été que comme ils ont été tournés. Courts mais forts, et un peu plus que le possible. Pas grand chose et des histoires, c'est du cinéma. Un bel éclairage. C'était même un plan minable, mais en Cinémascope.
L'existence est une nuit américaine : un jour maquillé, un soir comme on voudrait. Les larmes une pluie dansante sous la lumière des réverbères, le col relevé et la cigarette mouillée, les souliers qui claquent sur le trottoir miroir qui mène au bar. Et puis mes chansons avec des "Allez, viens !", et puis tes mains qui me racontent pourquoi la vie pourrait être belle. Des "si" partout, des rires aussi, hurlant. Que tu ne puisses voir combien je pleure mais comment : en tombant amoureux de toi.
La vie, c'est du cinéma :
On meurt pour de vrai, et plusieurs fois.
Tu es une balle dans le barillet,
Ma belle.
Hier
Tu m'as demandé si je voulais toujours te tuer,
En un sourire.
"Don't play with me 'cause you're playing with fire."
La vie, c'est du cinéma : on meurt pour de vrai, et plusieurs fois. Bien agrippé au zinc des troquets ou au clavier de son PC, on s'en raconte du tout et du n'importe quoi, comme les filles, comme toi. Et le coude bien haut, on porte nos verres jusqu'à la bouche comme un revolver - à s'avaler des mots inversés, une autre réalité. J'écris de la littérature comme on se fait sauter le caisson. En fanfaronnant, en gueulant plus fort que le silence de la Mort, juste pour faire marrer les copains, qui eux aussi font pareil : les malins, des anges en Enfer.
Il ne me reste que ça : la poésie, et il faudra bien la mener jusqu'au bout - le meurtre et le suicide. Je n'aime pas ma vie, ni celles des autres, mais une autre. Une autre vie : la mienne quand je l'aurai finie. Une autre. Quand le froid du canon d'acier baisera ma tempe battant une dernière fois, quand l'ultime idée me traversera l'esprit et la cervelle, à quelque chose enfin tout rimera. La littérature sera écrite en se faisant sauter le caisson, le monde sera accordé. De la poésie accomplie, l'existence alors réussie.
"Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté."
Mais le dernier vers ne vaudra rien sans l'ivresse de tous les autres - les meurtres. Il n'y a jamais eu de réalité, nulle part, qu'une place vide pour la fiction. Alors dans le vain et le vacant de l'univers, au coeur de l'absurde et en lettres de sang, je me dois l'inscription de la seule invention possible : un peu d'élégance. Comme pour une fille une bagarre dans un bar, de l'art et c'est tout. Tout.
Rien. Et c'est la vie, du cinéma. Comme toi et moi. Que de la gueule - ça en a toujours été ainsi, sauf que maintenant je sais : là est l'acte ultime. Au-delà de l'insupportable grimace de la chair, et puis ce foutu silence sous le couvert d'un peut-être, et puis ce néant qui me brûle et qui me hurle. Ma vie comme toutes les autres n'est rien, il n'y aura pas de rédemption, même tard quand on ne sert plus à boire, jamais, il est inutile de s'agenouiller : il ne reste plus qu'à s'enivrer, immédiatement et sans traîner, de filles en amour et de vins, pour qu'enfin résonne le plus beau des chants, celui de la fin.
Il nous reste tout à écrire, dans un vacarme d'éternité, dans le désespoir enfin revendiqué. A tourner maintenant dans l'oeil de nos caméras intimes. Nous ne sommes que des souvenirs, qu'une fabrique à souvenirs ; alors fais-moi la grève coco, et reprends la machine. Alors fais-moi l'amour mon amour, et enflamme l'usine. N'attends pas les camarades, nous serons toujours seuls ; n'attends pas les camarades et pars avec moi, encore une fois. Et on n'ira pas dormir, pas cette fois, et tu ne rentreras pas chez toi dans le petit matin, pas cette fois.
Nous nous tiendrons bien, dans nos bras ou debouts - c'est pareil. Nous serons saoûls à en crever, plus que jamais. Et quand il n'y aura plus d'alcool au fond des bouteilles, je te raconterai un avenir ou des salades - c'est pareil. Que tournent nos têtes, et le monde aussi enfin parce que nous l'aurons décidé. Il sera à nous le vertige, et nous ne cesserons de tomber, amoureux ou des nues - c'est pareil. Dans nos bras ou debouts. Nous tomberons au champ d'honneur.
Nous ne saurons quand, ni s'il fera déjà jour ou encore nuit - nous serons trop loin partis. Si loin que l'on ne s'en souviendra pas, de rien. Nous aurons assassiné la mémoire et les choses : il n'y a jamais eu de réalité, nulle part, qu'une place vide pour la fiction. Les meurtres avant le suicide, toi, nous et moi. Seule la littérature subsistera : la vie, c'est du cinéma.
Et on ne sera pas allés dormir,
Et tu ne seras pas rentrée chez toi dans le petit matin,
Pas cette fois.
(Mourir pour de vrai, et plusieurs fois - ou ne pas exister. Mais avant quoi que ce soit, viens tout près de moi, assieds-toi là, sur ce canapé que tu trouvais si confortable, toi souriante et recouverte de ses draps jaune et bleu. Et prète-moi ta main que je lui parle tout bas : dis-moi la vie des autres, et la tienne avec eux, dis-moi comment ils font, dis-moi comment vous faites. Moi je ne sais pas. Y a-t-il quelque chose autre que la violence et l'ennui, que leur oscillation ? Moi je ne sais pas. Dis-moi. Raconte-moi et puis non, embrasse-moi plutôt. Parce qu'après tout, qu'importe : tu as l'air joyeuse.)
Malgré le chauffage électrique des appartements de novembre, le
canon reste glacé.
J'écris de la littérature comme on se fait sauter le caisson. Parce que je suis armé, tout connement. Parce qu'une fille un jour m'a donné un flingue, et que d'autres ont rempli le barillet. Parce que Lili et Vladimir ne sont rien au regard de Bonnie et Clyde - et puis je n'ai pas le choix, si ce n'est l'obligation à l'élégance.
"Hé toi, dis-moi que tu m'aimes
Même si c'est un mensonge
Et qu'on n'a pas une chance
La vie est si triste"
Et puis, et puis. Et puis. Il faut continuer, encore et encore. A tourner, comme la Terre, sans raison. Parce que c'est comme ça : la vie, c'est du cinéma. Ou ça n'est pas. Une question d'attraction. This is entertainment ! Alors on meurt, pour de vrai et plusieurs fois. Il n'y a pas le choix, si ce n'est l'obligation à l'élégance.
"Dis-moi que tu m'aimes
Tous les jours sont les mêmes
J'ai besoin de romance
Un peu de beauté plastique"
L'Esthétique contre l'Absurde - la belle posture si ça n'avait été une malédiction. Mais la belle posture quand même, peut-être parce qu'il y a toi dedans. La vie, c'est du cinéma : certains ont le confort d'un rôle, et d'autres la logique d'un personnage. A ceux-là, il n'est qu'une seule destinée, la poétique qu'il faut mener jusqu'au bout, jusqu'au vers final, la réponse par l'annihilation dans la question.
"Dis-moi que tu m'aimes
oublions tout, nous-mêmes
Ce que nous sommes vraiment
Que nos vies aient l'air d'un film parfait"
Devenir la représentation, le mot, le meurtre de la chose - de la littérature comme on se fait sauter le caisson, jusqu'à se confondre. Jusqu'au suicide, en effet ultime de l'art. Vivre dans la quête d'un quelque chose qui retiendrait, et alors vivre jusqu'à l'épuisement de tout, puis de soi-même. La vie, c'est du cinéma : on meurt pour de vrai, et plusieurs fois. Une logique implacable et irrémédiable - notre malédiction. Il ne nous reste alors que l'élégance, comme une obligation mais aussi comme un possible de paix et un semblant de repos, les seuls qui ne nous seront jamais octroyés : des histoires à dormir debout, l'amour. Notre dignité aussi, l'insolence comme la liberté dans l'aliénation.
Alors viens, ma belle ! Donne-moi ta main et tout le reste. Allez viens ! on n'ira plus dormir, tu ne rentreras plus chez toi dans le petit matin. Partout ça sera chez toi, il n'y aura plus jamais de petit matin, qu'une salle obscure avec les couleurs que nous y projeterons comme un cocktail Molotov dans la face de nos aînés : les vrais criminels. Allez viens ! Viens mon assassinée ! Viens ma meurtrière ! Nous n'aurons pas d'autre histoire que celle que nous nous écrirons, et même si c'est un mensonge, viens ! L'inanité du geste ne le rendra que plus beau, comme toi, comme moi. Allez viens ! Viens ! On meurt pour de vrai, et plusieurs fois, parce que la vie c'est du cinéma, et nous, au-delà de l'humanité, dans le meurtre assumé, nous en serons les stars. Toi et moi, à l'éternité, des stars de cinéma.
Il est presque minuit. Il y a long qu'une nouvelle fois le Soleil a abandonné
nos cieux, la nuit nous est retombée sur le coin de la gueule. Le noir
partout au-dessus de nos têtes, mais aussi maintenant le rassurant des
étoiles et leur lumière sublime : les planètes qui ne sont
advenues qu'en n'étant plus.
*
* *
La vie, c'est du cinéma : on meurt pour de vrai, et plusieurs fois.
Et même si ça ne fait pas aussi mal, ça ne vaudra jamais
le baiser de toi.
*
* *
"Et tout-à-coup, j'ai décidé de partir, aller
tenter ma chance dans une grande ville. Je me suis dit : j'ai réussi
à être le dernier à Trincamp, avec un peu d'ambition je
réussirai bien à être le dernier à Paris."
Le film est terminé, et l'histoire bien avant lui déjà.
Moi, je reste là, devant quelques rails de poussières d'ange passé,
à m'en foutre plein le blair. De pas grand chose. Les restes d'hier.
Les restes de pas grand chose. J'ai toutefois réussi à en faire
une montagne. Une montagne de poussières, c'est quand même une
montagne. Mais une montagne de poussières dans la tempête, celle
de mon blair d'abord et dans les recoins de ma cervelle ensuite, ça ne
reste pas longtemps une montagne.
Le film est terminé, l'histoire s'arrête là, moi pas. Je
continue, il ne peut en être autrement. La vie, c'est du cinéma
- ou ça n'est pas. On meurt pour de vrai, et plusieurs fois. Il en reste
encore avant la dernière que je me suis fixée, autant de films
à porter sur ses épaules : un nom. Et puis mon numéro,
en rappel au fond des gouffres. Le tout c'est d'y croire, ou de faire croire
qu'on y croit. Surtout exister un peu, pour vérifier bien que ça
n'en vaut pas le coup - et au coup par coup, en coups durs, on essaie à
nouveau, encore, et encore. D'un corps à un autre et quelques fois mieux,
ou pire : d'un coeur à un autre.
On essaie, c'est tout. J'essaie, c'est tout. Et je sais tout : entre deux tournages
il n'y a rien, je ne suis rien. Et même pendant. Il n'y a qu'au moment
de la projection, un peu, une existence à la vitesse de la lumière.
Je ne suis qu'une fabrique à souvenirs, j'arrive toujours en retard.
Mais il est tard maintenant, encore une fois, il faut que j'y aille, que je
rentre chez moi : hors la littérature, dans ces bouts de rien que l'on
ne raconte pas, des bouts alors que l'on ne vit pas. La même rengaine
usée jusqu'à la couenne, celle du blues de la star quand les sunlights
s'éteignent. La même scène un peu minable, qu'on ne lit
pas, qu'on ne regarde même plus. La vie, c'est du cinéma : certains
ont le confort d'un rôle, et d'autres la logique d'un personnage. En vain
mais des tonnes.
Alors.
Je m'allume une clope dans la pénombre d'un restaurant parisien pour
rupins internationaux, un smoking de 1981 et la pellicule jaunie à l'avenant.
Je m'installe au piano. Il n'y a que sur grand écran que les losers sont
magnifiques. [MOTEUR ! ACTION !]
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