CRONSTADT ET LA N.E.P.

On croit assez communément que Cronstadt exigeait l'introduction de la N.E.P. ; c'est là une profonde erreur. La résolution de Cronstadt se prononçait pour la défense des travailleurs, non seulement contre le capitalisme bureaucratique d'État, mais aussi contre la restauration du capitalisme privé. Cette restauration était exigée - contrairement à Cronstadt - par les social-démocrates, qui la combinaient avec un régime de démocratie ptilitique. Et ce sont Lénine et Trotsky qui la réalisërent en grande partie, (mais sans démocratie politique) sous la forme de la N.E.P. La résolution de Cronstadt disait, elle, tout le contraire puisqu'elle s'affirmait contre le salariat dans l'agriculture et l'artisanat. Cette résolution, et le mouvement. auquel elle servit de base, tendaient à l'alliance révolutionnaire des prolétaires et des paysans travailleurs, avec les milieux les plus pauvres des campagnes, afin que la révolution se développe vers le socialisme; la N.E.P. était, au contraire, l'union des bureaucrates avec les couches supérieures du village contre le prolétariat, c'était l'alliance du capitalisme d'État et du capitalisme privé contre le socialisme. La N.E.P. est autant antagoniste des revendications de Cronstadt que, par exemple, le programme socialiste révolutionnaire de l'abolition du système de Versailles surgissant devant le prolétariat d'avant-garde européen est opposé à l'abrogation du traité de Versailles telle qu'elle fut réalisée par Hitler.
Voici, enfin, une dernière accusation couramment répandue : des initiatives comme celle de Cronstadt pouvaient indirectement déchaîner les forces de la contre-révolution. Il est possible en effet que même en se plaçant sur la base de la démocratie ouvrière, la révolution ait finalement échoué, mais ce qui est certain., c'est qu'elle a péri, et qu'elle a péri du fait de la politique des dirigeants : la répression de Cronstadt, la suppression de la démocratie ouvrière 'et soviétique par le 10° congrès du parti communiste russe, l'élimination du prolétariat de la gestion de l'industrie,, l'introduction de la N.E.P. signifiaient déjà la mort de la Révolution.
C'est précisément à la fin de la guerre civile que se produisit la scission de la société postrévolutionnaire en deux groupes fondamentaux : les masses travailleuses et la bureaucratie. Dans ses aspirations socialistes et internationalistes la révolution russe fut étouffée; dans ses tendances nationalistes, bureaucratiques, de capitalisme d'État, elle se développa et se consolida.
C'est à partir de là et sur cette base que chaque année, de plus en plus nettement, l'amoralisme bolchevique, si souvent évoqué, acquit le développement qui devait conduire aux procès de Moscou. La logique implacable des choses s'était manifestée : lorsque des révolutionnaires, demeurant tels en paroles, accomplissent, en fait, les tâches de la réaction et de la contre-révolution, ils doivent inéluctablement avoir recours au mensonge, à la calomnie et à la falsification. Ce système du mensonge généralisé est la conséquence, non la cause, de la séparation du parti bolcheviste d'avec le socialisme et le prolétariat.
Je me permets, pour corroborer ce qui est dit cidessus, de citer des témoignages sur Cronstadt d'hommes que j'ai rencontrés dons la Russie des Soviets.

- Ceux de Cronstadt? Ils eurent Parfaitement raison; ils sont intervenus Pour défendre les ouvriers de Pétrograd; ce fut un malentendu tragique que Lénine et Trotsky, au lieu de s'entendre avec. eux, leur livrèrent bataille, me disait,,en 1932, Dch., qui, en 1921, était ouvrier sans parti à Pétrograd et que je connus dans l'isolateur politique de VerkhniéOuralsk comme trotskyste.

- C'est une fable qu'au point de vue social, le Cronstadt de 1921 ait eu une population toute différente de celle de 1917, me disait en prison un autre Pétrogradois, Dv., qui, en 1921, était membre des jeunesses Communistes, et fut emprisonné en 1932 comme « déciste » (membre du groupe Sapronov, du « Centralisme démocratique »).

J'eus aussi l'occasion de connaître l'un de ceux qui avaient effectivement participé au soulèvement de Cronstadt. C'était un ancien mécanicien de la marine, communiste dès 1917, qui avait activement pris part à la guerre civile, dirigé un certain temps une Tchêka de province quelque part sur la Volga, et se trouvait en 1921 à Cronstadt en qualité de commissaire politique, sur le navire de guerre « Marat » (ex-« Pétropavlovsk »). Lorsque je le vis, en 1980, dans la prison de Léningrad, il venait de passer huit ans aux îles Solovetski.