POUR
LE Xe ANNIVERSAIRE DU MOUVEMENT INSURRECTIONNEL MAKHNOVISTE EN UKRAINE
Comme
l'on sait, la honteuse trahison des dirigeants bolcheviks aux idées
de la révolution d'Octobre amènera tout le parti bolchevik et son
pouvoir "révolutionnaire prolétarien", établi sur le pays, à conclure
une paix infâme avec les empereurs allemands, Willhem II, et autrichien,
Karl, puis à une lutte encore plus infâme, à l'intérieur du pays,
d'abord contre l'anarchisme, ensuite contre les Socialistes Révolutionnaires
de gauche et le socialisme en général. En juin 1918, j'ai rencontré
Lenine au Kremlin, sur l'instance de Sverdlov, alors président du
Comité Exécutif Pan-Russe des Soviet. Me référant à mon mandat de
dirigeant du Comité de Défense de la Révolution dans la région de
Gouliaï-Polié, j'informai Lenine de la lutte inégale menée par les
force révolutionnaire en Ukraine contre les envahisseurs austro-allemands
et leurs alliés de la Rada centrale Ukrainienne; il discuta avec moi
et, ayant remarqué mon attachement paysan fanatique à la révolution
et aux idées anarchistes qu'elle portait en elle, il m'assura que
le pouvoir soviétique avait commencé une lutte, dans les centre urbains
de la révolution, non pas contre l'anarchisme en lui-même mais contre
les bandits qui s'en réclamaient:
"Avec des anarchistes qui mènent une action révolutionnaire organisée,
comme ceux dont vous m'avez parlé maintenant, notre parti bolchevik
et moi-même, nous trouverons toujours une lange commune pour instaurer
un front révolutionnaire commun C'est une autre affaire avec les social-traîtres,
ce sont de vrais ennemis de l'émancipation authentique du prolétariat
et de la paysannerie pauvre; à leur égard, mon attitude restera toujours
intransigeante: je suis leur ennemi..."
Il est difficile de rencontrer chez un maître politicien autant de
fourberie et d'hypocrisie que celles que Lénine manifesta en cette
circonstance. Le pouvoir bolchevik avait déjà organisé à cette époque
la répression contre l'anarchisme, dans l'intention bien délibérée
de le discréditer dans le pays. Le bolchevisme de Lénine avait mis
une croix sur toute organisation révolutionnaire libre et, seul, l'anarchisme
restait encore dangereux pour lui, car il n'y a que l'anarchisme,
à condition qu'il apprenne à agir de manière organisée et strictement
conséquente parmi les larges masses ouvrières et paysannes, afin de
les mener à la victoire politiquement et stratégiquement, qui puisse
soulever tout ce qui est sain et totalement dévoué à la révolution
dans le pays, et atteindre au moyen de cette lutte la réalisation
pratique dans la vie des idées de liberté, d'égalité et de travail
libre.
Notons qu'à l'égard des socialistes, Lénine utilisa un ton aussi injurieux...
L'offensive du pouvoir bolchevik contre l'anarchisme et le socialisme
rendit à ce moment un grand service aux contre-révolutionnaire étrangers,
dont les forces armées pénétrèrent sans mal dans le territoire révolutionnaire
de l'Ukraine et en délogèrent rapidement tous les détachement combattants
révolutionnaires dirigés par des anarchistes, des socialistes-révolutionnaire
ou même par quelques rares bolcheviks.
Grâce à cette honteuse trahison des dirigeants bolcheviks, la contre-révolution
put paralyser très rapidement toutes les liaisons révolutionnaire
entre les villes et les villages ukrainiens, puis se livrer à une
répression de masse. C'est ainsi que la révolution ukrainienne se
retrouva, de manière tout à fait inattendue, devant l'échafaud de
ses bourreaux et fut châtiée dans le premier stade de son développement.
Ce furent des jours pénibles, remplis d'horreurs sanglantes. Les dirigeants
bolcheviks, selon les accords passés avec les empereurs centraux,
retirèrent d'Ukraine tous les détachements révolutionnaires de travailleurs
russes, bien armés et disciplinés, alors que les travailleurs ukrainiens
se retrouvèrent mal armés, équipés à la diable, et durent se replier
à la suite de leur frères russes, impuissants à affronter les ennemis
de la révolution. Ils se heurtèrent, parfois à de sanglants combats,
au pouvoir bolchevik qui ne voulut pas les laisser entrer en Russie
avec leurs armes. C'est en ces jours, où tout parut perdu, que les
révolutionnaire paysans, unis autour du groupe communiste-libertaire
de Gouliaï-Poliè, et disséminés en de nombreux groupes et détachements,
se replièrent également en direction de la Russie où, leur sembla-t-il,
la révolution suivait son cours et pouvait les aider à retrouver la
force nécessaire pour affronter de nouveau les envahisseurs contre-révolutionnaires...
Malheureusement, déjà à cette période de la révolution, ont put observer
chez les dirigeants bolcheviks un net revirement envers tout ce qui
était sain et révolutionnaire chez les masses laborieuses, systématiquement
soumis à leur dénigrement au profit de leurs privilèges de parti de
la contre-révolution avérée qu'il masquaient. Au abords de la ville
de Taganrog le pouvoir bolchévik organisa des embuscades aux groupes
et détachement révolutionnaires indépendants afin de les désarmer.
Cette circonstance amena les forces de la fière région révolutionnaire
de Goulaï-Polié à se disperser en de tout petits groupes dont certains
revinrent clandestinement, tandis que d'autres se réunirent tout aussi
clandestinement à Taganrog pour décider de ce qu'il convenait de faire
dorénavant...
A Taganrog je fus chargé avec Vérétenikov, par le groupe de camarades
qui s'y trouvaient, d'organiser une conférence. Elle se tint. Ses
résolutions furent brèves, mais positives dans le sens qu'aucun des
participants n'était décidé à se replier plus loin. A l'exception
de moi-même, Vérételnikov et de trois autres camarade, tous les autres
décidèrent de regagner le front, d'y travailler clandestinement auprès
de la paysannerie, tout en observant la plus grande prudence. Mes
quatre camarades et moi-même reçûmes de la conférence la tâche de
passer deux à trois mois à Moscou, Pétrograd et Kronstadt, afin de
se familiariser avec la marche de la révolution dans ces centres révolutionnaires,
puis de revenir en Ukraine pour les premiers jours juillet, aux endroits
où il était décidé d'organiser des bataillons libres de la défense
de la Révolution, avec la claire intention non seulement de combattre
mais surtout de vaincre.
Seul de mes camarades, je pus revenir à temps en Ukraine où régnait
en maître l'arbitraire politique et économique des Austro-Allemand
et de leur homme-lige, l'Hetman Skoropadsky. J'y retrouvais peu de
mes anciens amis, la plupart avaient été soit tués, soit emprisonnés
avant de subir le même sort. Profondément convaincu de réaliser la
tâche qui m'avait été confiée par la conférence de Taganrog, je me
liai avec les paysans de la région afin d'y choisir ceux qui étaient
prêts à se dévouer pour la lutte. Je rencontrai ainsi de nombreux
paysans et paysannes que j'avais eu auparavant l'occasion d'intéresser
à mes idées. Avec leur aide, je réussis à retrouver certains de mes
camarades qui avaient pu échapper aux arrestations et aux fusillades
des Austro-Allemands et des bourreaux de la révolution, et qui étaient
toujours décidés à les combattre. Sans attendre que nos autres camarades
reviennent de Russie, sans nous laisser arrêter par tous les dangers
que représentaient nos séjours dans les villages, soumis sans cesse
à des raids et perquisitions de la part des occupants et de leurs
alliés, suivis parfois d'arrestations et d'exécutions de nos camarades
les plus actifs, nous réussîmes à mettre assez rapidement sur pied
une organisation destinée à préparer l'insurrection révolutionnaire
des masses paysannes contre l'Hetman et son régime agraro-féodal,
ainsi que contre leurs défenseurs, les armées austro-hongro-allemandes.
Nous tînmes alors le langage suivant:
"Paysan, ouvrier et toi, intelligentsia laborieuse! Pour la renaissance
et le développement de la révolution, comme moyen le plus sûr de la
lutte contre le Capital et le pouvoir d'Etat! Pour la création et
le renforcement d'une société libre de travailleurs dans notre vie,
notre objectif commun! Vous devez vous organiser, fonder dans vos
rangs des détachements et des bataillons révolutionnaires combattants
de type partisan, puis vous insurger, partir à l'assaut de l'hetman
et des empereurs austro-allemands - ceux qui nous ont envoyé leurs
sauvages armées contre-révolutionnaires - vaincre à tout prix ces
bourreaux de la révolution et de la liberté!..."
Les masses laborieuses nous écoutaient et nous comprenaient. De villages
et hameaux éloignés, de Goulaï Polié même, elles nous adressaient
leur délégués, s'éfforçaient de joindre le groupe anarchiste, puis
d'emmener l'un des membres chez soi pour discuter avec lui et préparer
l'insurrection. A ce moment, je voyageais tantôt seul, tantôt avec
trois ou quatre camarades; je tenais des réunions clandestines avec
des paysans de ces villages et contrées. Après deux mois de ce travail
propagandiste et organisationnel, pénible et opiniâtre, mené par les
paysans de la région, notre groupe communiste libertaire de Gouliaï-Polié
s'aperçut qu'une foule de travailleurs était prête à le suivre, dont
de nombreux insurgés armés et décidés à tout pour mettre fin à l'arbitraire
économique et politique de l'Hetman et des junkers austro-allemands.
Je me souviens d'une fois où les délégués d'unités que nous avions
organisées, voyagèrent pendant une semaine dans toute la région pour
tenter de me joindre, moi qui était le plus haï de la bourgeoisie
et par le commandement austro-allemand. De mon côté, également, je
me déplaçais en compagnie de deux à trois camarades de village en
village, en menant mon agitation organisationnelle. Ils réussirent
à me joindre et me demandèrent, au nom de ceux qui les avaient envoyés,
de ne pas remettre à un moment jugé plus opportun le déclenchement
de l'insurrection armée générale contre les ennemis de la révolution.
Ils me déclarèrent: "[...]Nestor Ivanovitch, revenez à Gouliaï-Polié
soulever ses habitants! S'ils se soulèvent, tous les villages, districts
et régions les suivront. Avec votre groupe de camarades agitateurs,
par votre travail acharné, vous aviez élevé déjà, avant l'Hetman et
les Austro-Allemands, votre bourg Gouliaï-Polié à une hauteur révolutionnaire
peu commune. Votre appel lancé à Gouliaï-Polié, fera plus pour l'oeuvre
de l'insurrection, à laquelle nous nous préparons tous, que toutes
ces semaines que vous passez à parcourir les villages, en courant
les plus grands risques pour votre vie, à préparer par l'agitation
verbale cette oeuvre...".
Je me laissai pas griser par cette confiance et cette estime portées
à notre groupe et à ma personne. Dépourvu de toute vanité révolutionnaire,
je m'efforçait d'inculquer ce même principe à mes mais et aux masses
parmi lesquelles nous oeuvrions; il s'agissait de conserver la lucidité
et la compréhension que nous avions réussi à faire naître pour l'approfondissement
de la révolution, châtiée pour l'instant par les bourreaux contre-révolutionnaires.
Mon voyage à travers les centres révolutionnaires de Russie, les expériences
et les observations que j'en avais retiré, tout cela m'avait fait
comprendre bien des choses. C'est pour toutes ces raisons que je m'étais
consacré, en compagnie de mes amis du groupe communiste libertaire
de Gouliaï-Polié, à organiser l'insurrection paysanne contre les ennemis
de la révolution et à veiller scrupuleusement à ce qu'aucune surestimation
de notre rôle ne nous fasse oublier les véritables tâches que nous
nous étions données. Aussi, à toutes les demandes pressantes de déclencher
l'insurrection faites par les paysans, je répondais continuellement,
en tant qu'initiateur et responsable de l'insurrection.
"De votre côté, est-ce que toutes vos forces sont suffisamment
liées organisationnellement avec votre groupe? Avez-vous tous bien
compris que l'insurrection doit se déclencher partout au même moment,
malgré l'éloignement des différents districts?
- Si vous l'avez bien compris, il n'est tout de même pas inutile de
réfléchir encore une fois sur la manière la plus féconde pour lancer
notre lutte armée. D'autant plus que nous sommes loin de disposer
des mêmes moyens techniques que nos ennemis, alors que justement nos
premiers coups portés devront nous rapporter un certain nombre de
fusils et de pièces d'artillerie, mais également une vingtaine de
cartouches et d'obus par fusils et canon.
- Une telle réussite devra nous valoir une double satisfaction, car
nous en tirerons immédiatement plus de détermination, tant sur le
plan politique qu'organisationnel et combattant. Après ce premier
succès, tous nos détachements partisan se rueront sur l'ennemi de
tous cotés, créant ainsi la confusion la plus complète chez les Etats-majors
austro-allemands et le gouvernement de l'Hetman, du moins dans notre
région du Bas-Dniepr et du bassin du Doetz. Ensuite, durant l'été,
les événements devront évoluer encore plus favorablement pour nous
permettre d'accentuer encore d'avantage notre lutte..."
Ce fut le langage que nous, paysans-anarchistes, nous tînmes il y
a presque dix ans, à un moment extrêmement pénible pour la révolution
et les idées de notre mouvement, en nous adressant aux masses laborieuses.
On peut poser la question: pourquoi avons nous fait preuve d'une aussi
grande prudence, peut-être même excessive, à propos de notre influence
sur les masses, alors qu'elles étaient les premières à appeler à l'insurrection
contre les oppresseurs? - Pourquoi, peut-on se demander encore, alors
que nous étions naturellement portés par l'esprit de révolte, ne nous
sommes nous pas mis tout simplement à la tête de ces masses, si pénétrée
par les éléments déchaînés de la tempête révolutionnaire et anarchiste,
tout à fait dénuée d'arrières pensées politiciennes? Cela pourra sembler
étrange, mais notre attitude fut uniquement dictée par les conditions
du moment, de celles en particulier qui sont rarement reconnues comme
déterminante dans le mouvement libertaire. En effet pour une avant-garde
révolutionnaire agissante, c'était un moment de grande tension, car
il exigeait une préparation minutieuse de l'insurrection paysanne.
Notre groupe communiste libertaire paysan de Gouliaï-Polié constituait
cette avant garde et les événements l'amenèrent à se poser la question
de savoir s'il devait prendre entièrement entre ses mains la direction
du mouvement des masses laborieuses en ébullition, ou bien devait-il
céder ce rôle à l'un des partis politique au programme tout prêt et
qui disposait en outre de l'appui direct du gouvernement "révolutionnaire"
bolchevik de Moscou?
Cette question rendit difficile la position de notre groupe, d'autant
plus qu'en cette période d'activité il était hors de propos de se
référer à des formule abstraites de l'anarchisme niant l'organisation
discipline des forces révolutionnaires, en résultat de quoi les anarchistes
auraient dû être condamnés à se retrouver isolés dans l'action révolutionnaire
et écartés par la vie même du rôle créateur et fécond qui leur était
en principe dévolu. Malgré la passion révolutionnaire et notre expérience
propre qui nous poussaient à utiliser tous les moyens pour vaincre
la contre-révolution, nous aspirions à agir en anarchiste convaincus
dans le bien-fondé des principe fondamentaux de la doctrine. Pourtant,
nous étions conscients de la désorganisation qui régnait dans le mouvement
anarchiste, lui portant un préjudice considérable et faisant le jeu
du bolchévisme et des Socialistes Révolutionnaires de gauche. Nous
avions également conscience que cette habitude désorganisationnelle
était beaucoup plus ancrée chez la plupart des anarchistes que les
aspects positifs de la doctrine et qu'en conséquence, tant que le
mouvement anarchiste offrait cette caractéristique principale il ne
pouvait être ni compris ni soutenu par les masses, lesquelles n'avaient
aucune envie de périr aveuglément dans une lutte vaine.
Nous avons résolu au mieux cette question en préparant directement
l'insurrection et en ne nous inquiétant nullement des critiques éventuelles
de nos camarades d'idées sur cette position avant-gardiste peu conforme
à leurs yeux, à l'enseignement anarchiste. Nous nous sommes donc débarrassés
dans les faits d'un tel bavardage inconséquent, si nuisible à notre
cause, et nous n'avons plus pensé qu'à mener la lutte jusqu'à la victoire
complète. Cependant, celle-ci exige de l'anarchisme révolutionnaire,
qui voudrait occuper consciemment sa place et rempli sa tâche active
dans les révolutions contemporaines, des tension immenses de caractère
organisationnel, tant dans la formation de ses rangs que dans la définition
de son rôle dynamique lors des premiers jours de la révolution, souvent
abordés à tâtons par les masses laborieuses.
Ayant conscience du morcellement des rangs anarchistes et de leur
existence semi-légale dans des centres urbains, là où les bolcheviks
s'étaient acharnés à détruire ou à les transformer en auxiliaires
de leur pouvoir, nous, paysans anarchistes, nous agîmes dans les campagnes
de manière à y faire entendre la voix de notre mouvement anarchiste
et d'y attirer tout ce qu'il y avait de meilleur et de sain dans les
villes, afin de lever l'étendard de l'insurrection contre l'Hetman
et ses défenseurs austro-allemands.
C'est dans cet esprit que notre groupe forma la paysannerie laborieuse
de la région, sans céder un seul pouce sur les principes de base anarchistes,
il impulsa la lutte armée et élabora le programme politique du mouvement
insurrectionnel bientôt connu partout sous le nom d'"unités révolutionnaires
de Batko Makhno".
L'influence du groupe et la mienne propre furent si fortes et fécondes,
qu'aucune force politique hostile à l'anarchisme, en particulier celle
des partis socialistes, ne put les contrebalancer dans l'esprit des
masses insurgées, lesquelles n'écoutèrent ni leurs mots d'ordre, ni
même les discours de leurs orateurs. La parole de Makhno et celle
du groupe communiste libertaire paysan de Gouliaï-Polié, à propos
de la liberté et de l'indépendance des travailleurs vis-à-vis du capital
et de son serviteur, l'Etat, étaient assimilées par les masses et
leur sens était considéré comme le fondement de la lutte pour remplacer
l'organisation nocive de la société capitaliste et bourgeoise par
l'organisation libre des travailleurs.
C'est au nom de cet objectif que les masses paysannes créèrent une
puissante force armée, la mirent sous la direction de l'Etat-major
organisé par le groupe communiste libertaire de Gouliaï-Polié, puis
la soutinrent étroitement en permanence. Ces liens économiques et
spirituels ne furent jamais rompus par la suite, la population laborieuse
renforçant sans cesse le mouvement, même au moments les plus pénibles,
en l'approvisionnant jusqu'au bout des hommes en ravitaillement.
C'est ainsi que la région de Gouliaï-Polié se transforma rapidement
en un pays d'une espèce particulière, car toutes tendances étatiques
dans son auto-direction furent bannies. Les hordes sauvages des austro-allemands
qui avaient connu jusque là aucune limite à leur arbitraire, furent
défaites et désarmées, leur armes équipant aussitôt le mouvement.
Ces troupes commencèrent à quitter rapidement la région; Quant aux
hommes de l'Hetman Skoropadsky, ils furent en partie pendu, en partie
chassés. Le gouvernement bolchevik remarqua aussitôt l'existence de
cette fière région ainsi que les anarchistes qui animaient son mouvement
insurrectionnel. C'est alors que les journaux bolchevik mentionnèrent
sans arrêt le nom de l'anarchiste Makhno en première page, racontant
quotidiennement la lutte menée sous sa direction...
Toutefois, le mouvement insurrectionnel poursuivit son chemin. Après
avoir défait les austro-allemands, puis chassé les hommes de l'Hetman
de toute une série de district de l'Ukraine, il remarqua les débuts
de l'action dénikienne et du Directoire ukrainien - plus connu sous
le nom de "Pétliourovchtchina"- contre lesquels il engagea toutes
ses forces, toujours la direction des paysans anarchistes, les fils
les plus dévoués de la révolution. Un front étendu contre ces nouveaux
ennemis fut édifié et des action militaires héroïque furent menées
dans les intérêt de la révolution et d'une nouvelle société libre
de travailleurs.
C'est dans ces condition que les paysans anarchistes organisèrent
le mouvement insurrectionnel des travailleurs ukrainiens, ce qui devint,
par la suite, le mouvement makhnoviste. A partir de cet aperçu, bien
qu'incomplet, ceux qui ont pris connaissance des fables répandues
par les ennemis de la Makhnovchtchina, parfois même par certains de
ses "amis", revenant affirmer que ce mouvement de base n'a pas eu
d'idéologie, que son inspiration tant doctrinaire que politique vînt
de l'extérieur, pourront conclure que ces affirmations sont totalement
inexactes.
Les guides du mouvement, ainsi que les masses paysannes laborieuses
qui l'on soutenu du début à la fin, savent bien qu'il fut organisé
par le groupe communiste libertaire de Gouliaï-Polié et qu'il a porté
constamment les espérances anarchistes de ceux qui ne furent déformés
ni par de verbalisme révolutionnaire, ni par les tendances chaotiques
et l'esprit d'irresponsabilité qui étaient si fréquent dans les villes.
Les inspirateurs et organisateurs du mouvement insurrectionnel, tels
que les frères Karétnik, Alexis Martchenko, les frères Domachenko,
les frères Makhno, Liouty, Zoutchenko, Korostèlev, Troïan, Danilov,
Tykhenko, Mochtchenko, A. Tchoubenko et beaucoup d'autres, furent
tous anarchistes. Nombre d'entre eux avaient déjà milité parmi les
paysans durant les années 1906-1907, et étaient, en fait, des pionniers
du mouvement. Ce sont eux, ainsi que d'autres surgis au sein du mouvement,
qui l'on nourri tant sur le plan des idées politiques que sur celui
de son organisation militaire et stratégique. toute aide des organisations
anarchistes, les plus proches sur le plan des idées, fut très souhaitée
mais, à notre grand regret, ne fut jamais apportée de manière organisationnelle.
Pendant les neufs premiers mois de son activité militaire contre les
ennemis de la révolution, le mouvement anarchiste ne vis apparaître
aucun de ses amis naturels qui devaient être les anarchistes de villes.
Ce n'est que par la suite que certains vinrent s'y joindre, surtout
individuellement, en particulier ceux qui furent libérés des mains
ennemies par le mouvement. Seul, le groupe communiste libertaire d'Ivanovo-Vosnessensk,
les camarades Makéev et A. Tchernaikov à sa tête, vint rejoindre de
manière organisée le mouvement makhnoviste; il lui apporta une aide
nécessaire et importante, mais malheureusement très provisoire, car
la plupart de ses membres repartirent peu de temps après.
Durant toutes ces années d'une lutte inégales, pénible et responsable
historiquement et politiquement, le mouvement makhnoviste ne s'est
nourri que de ses forces internes. C'est la raison essentielle, j'en
suis profondément convaincu, pour laquelle il a pu rester un ferme
combattant à son poste révolutionnaire et, malgré les combat incessants
dus à son encerclement permanent, qu'il n'a jamais suivi d'autres
voies que celle de l'anarchisme et de révolution sociale.
Restant fidèle à ses conceptions anarchistes, en interdisant à l'Etat
et à ses partisan de se mêler de l'autodirection des travailleurs
des villes et des campagnes, à leur oeuvre d'édification d'une société
libre, le mouvement makhnoviste ne put naturellement attendre aucune
aide des partis socialistes étatiques; en revanche, il était en droit
d'attendre cette aide de la part des organisations anarchistes des
villes, ce qui malheureusement ne se produisit jamais. Les habitudes
desorganisationnelles étaient si ancrées à ce moment parmi la majorité
des anarchistes qu'elles lui dissimulèrent ce qui se passait dans
les campagnes. Dans leur ensemble, il ne surent ni remarquer, ni sentir
au moment opportun l'état d'esprit anarchiste de la paysannerie, ni
effectuer en conséquence les organisations citadines de travailleurs.
Ayant constaté cette carence, le mouvement makhnoviste n'a donc pas
à ce féliciter de cette faiblesse des organisations des citadines
des anarchistes. C'est de cette constatation que naquit la foi en
la justesse de ses propre prises de position dans l'oeuvre révolutionnaire.
Il sut les maintenir fermement, ce qui lui permit de lutter tant d'année
en ne puissant qu'en ses propres forces. En assumant ainsi la responsabilité
révolutionnaire, à la fois pénible et cruciale, le mouvement makhnoviste
ne commit qu'une seule grave erreur: s'unir avec le bolchevisme pour
lutter en commun contre Wrangel et l'Entente. Durant cet accord, certes
précieux pratiquement et moralement pour le succès de la révolution,
le mouvement makhnoviste s'est trompé sur le révolutionnarisme bolchévik
et n'a pas su se garder à temps de la trahison de ce dernier. Les
bolcheviks l'attaquèrent traîtreusement, avec l'aide de toute leur
"soldatesque", et bien qu'avec beaucoup de mal, le vainquirent pour
un temps.
Dielo trouda, n°44-45, janvier-février 1928,
pp.3-7.