QUELQUES
MOTS SUR LA QUESTION NATIONALE EN UKRAINE
A
la suite de l'abolition du despotisme tsariste, lors de la révolution
de 1917, des perspectives de relations nouvelles et libres entre les
peuples, jusque là assujettis au joug violent de l'Etat russe, se
profitèrent à l'horizon du monde du travail. L'idée d'une totale autodétermination,
jusque et y compris la séparation complète d'avec l'Etat, naquit ainsi
naturellement chez les peuples. Cela s'exprima de manière très nette
en Ukraine, sans connaître tout de suite une formulation bien définie.
Des dizaines de groupes de toutes tendances apparurent parmi la population
ukrainienne; chacun d'entre eux interprèta à sa façon et conformément
à ses intérêt de parti l'idée d'autodétermination. Dans leur ensemble,
les masses laborieuses d'Ukraine ne sympatisérent pas avec ces groupes
et n'y adhérèrent pas.
Plus de sept ans ont passé depuis, l'attitude des travailleurs ukrainiens
envers l'idée d'autodétermination s'est approfondie et leur compréhension
c'est accrue. Désormais, ils sympathisent avec elle et le montrent
souvent dans leur vie. Ainsi, ils revendiquent, par exemple l'usage
de leur langue et le droit à leur propre culture, considérées avant
la révolution comme parias. Ils revendiquent aussi le droit d'appliquer
dans leur vie leur propre mode de vie et leurs coutumes spécifiques.
Dans le but d'édifier un état ukrainien indépendant, certains messieurs
étatistes voudraient bien récupérer pour leur propre compte toutes
ces manifestation naturelles de la réalité Ukrainienne, contre laquelle
d'ailleurs les bolcheviks sont impuissants à lutter, malgré leur omnipotence.
Pourtant ces messieurs étatistes ne parviennent pas à entraîner à
leur suites les grandes masses des travailleurs et encore moins de
les immobiliser par ce biais pour la lutte contre le parti bolchevik
oppresseur. Le sain instinct des travailleurs ukrainiens et leur pénible
condition sous le joug bolchevik ne les empêche pas d'oublier le danger
étatique en général. C'est pour cette raison qu'ils se tiennent à
l'écart de cette tendance chauvine et ne la mêlent pas leurs aspirations
sociales, cherchant leur propre voie vers l'émancipation.
Il y a de quoi réfléchir sérieusement pour tous les révolutionnaires
ukrianiens et pour les communistes libertaires en particulier, s'il
s veulent mener par la suite un travail conséquent parmi les travailleurs
ukrainiens
Ce travail ne pourra cependant pas être mené de la même façon que
lors des années 1918 - 1920, car la réalité du pays à beaucoup changé.
A l'époque la population laborieuse ukrainienne, qui avait joué un
rôle si important dans l'écrasement de tous les mercenaires de la
bourgeoisie - Dénikine, Pétlioura et Wrangel - , n'avait jamais pu
imaginer quelle se retrouverait, à l'issue de la révolution, ignomineusement
trompée et exploitée par les bolcheviks.
C'était l'époque où tous luttaient contre la restauration de l'ordre
tsariste. Il n'y eu alors pas assez de temps pour examiner et vérifier
tous les "intrus" qui venaient se joindre à la lutte. La foi en la
révolution dominait sur toutes les considérations possibles sur la
qualité de ses "intrus", sur les questions que l'on aurait pu se poser
à leur sujet: fallait-il les considérer comme des amis ou des ennemis?
En cette période, les travailleurs marchaient sus à la contre révolution
n étant seulement compte que de ceux qui venaient se joindre à eux
au premier rang pour affronter sans peur la révolution.
Depuis, la psychologie des travailleurs ukrainiens à beaucoup changé;
ils ont eu le temps de se familiariser à satiété avec les "intrus"
à leur cause, et dorénavant ils tiennent compte de manière plus critique
de ce qu'ils ont conquis par la révolution, du moins ce qu'il en leur
est resté. A travers ces "intrus", ils reconnaissent leurs ennemis
directs, bien que ceux-ci s'ukrainisent et agitent le drapeau du socialisme,
car, dans les faits, ils les voient agir dans le sens d'une plus grande
exploitation du Travail. Ils prennent clairement conscience que c'est
la caste des socialistes, exploiteurs rapaces, qui leur à confisqué
toutes leurs conquêtes révolutionnaires. En bref, c'est pour eux quelque
chose comme l'occupation allemande camouflée sous toutes sortes de
tour de passe-passe bolcheviks.
Cette occupation masquée provoque chez les masses un courant nationaliste
certain, dirigé contre les "intrus". Ce n'est pas en vain que les
messieurs les bolcheviks gouvernent l'Ukraine depuis Moscou, en se
dissimulant derrière leur pantin ukrainien: c'est la haine croissante
des masses ukrainiennes qui les incitent à procéder ainsi. Ce sont
les conditions même du despotisme bolchevik qui poussent les travailleurs
ukrainiens à rechercher des moyens qui leur permettraient de renverser
et de s'orienter vers la voie d'une société nouvelle réellement libre.
Les bolcheviks ne sommeillent pas pour autant et tentent de s'adapter
à tout prix à la réalité Ukrainienne. En 1923, ils s'y sont retrouvé
comme des brebis égarées; depuis ils ont modifié leurs tactiques en
se hâtant d'aller à la rencontre de la réalité ukrainienne. Plus encore,
ils se sont hâte de lier l'existence du bolchevisme avec celle du
nationalisme et ont ajouté à ce propos, dans la constitution de l'URSS",
des articles précis accordant le droit à tout peuple membre cette
Union à s'autodéterminer pleinement, jusqu'à s'en séparer. Tout cela
n'est bien entendu qu'hypocrisie. Comment cette attitude bolchévique
va-t-elle évoluer? Les prochaines années nous le montreront. C'est
en tenant compte de ces conditions nouvelles - la haine des travailleurs
ukrainiens à l'égard des "intrus" et du bolchevisme nationaliste -
que les anarchistes doivent aborder la réalité ukrianienne. Nous estimons
que leur principale tâche actuelle est d'expliquer au masses que tout
le mal ne vient pas d'une autorité "intruse", mais de toute autorité
en général. L'histoire des récentes année fournira un argument de
poids pour leur thèse, car l'Ukraine à vu défiler toute sorte de pouvoir
qui, en fin de compte, se ressemblaient comme deux gouttes d'eau.
Nous devons démontrer que pouvoir d'Etat "intrus" ou pouvoir d'Etat
"indépendant", tout deux se valent et les travailleurs n'ont rien
a y gagner; ils doivent concentrer toute leur attention sur autre
chose: la destruction des foyer de l'appareil d'Etat et leur remplacement
par des organes ouvriers et paysan d'autodirection sociale et économique.
Malgré tout, en abordant la question nationale, nous ne devons pas
oublier les dernières particularités ukrainiennes. On parle maintenant
en ukrainien et, du fait même de la nouvelle tendance nationaliste,
on y écoute mal ceux qui viennent de l'extérieur et ne parlent pas
la langue du pays. C'est un aspect ethnique dont il convient de tenir
compte au plus haut point. Si, jusqu'à présent, les anarchistes n'on
bénéficié que d'une faible audience parmi la paysannerie ukrainienne,
c'est parcequ'ils se groupaient surtout dans les villes et, en outre,
ne pratiquaient pas la langue nationale ukrainienne.
La vie ukrainienne est riche de toutes sortes de possibilités, en
particulier d'un mouvement révolutionnaire de masse. Les anarchistes
ont de fortes chances d'influencer sur ce mouvement, d'en devenir
même les inspirateurs, à la seule condition de se mettre à l'unisson
de la diversité de la réalité et de se placer en position de combat
singulier, direct et éclairé, contre les forces hostiles des travailleurs
qui s'y sont incrustées. Il n'est possible de s'acquitter de cette
tâche qu'au moyen, d'une puissante et grande organisation anarchiste
ukrainienne. Il appartient aux anarchistes ukrainiens d'y penser sérieusement
et dès maintenant.
Dielo trouda,
n°19, décembre 1928,
pp.4-7.