LES
VOIES DU POUVOIR "PROLETARIEN"
Cela
fait bien longtemps que l'intelligentsia socialiste d'avant-garde
a formulé, de manière plus ou moins achevée, les fins de la lutte
historique du prolétariat contre la bourgeoisie et que les prolétaires,
adoptant sans aucun correctif cette formulation de l'intelligentsia,
sont rentré sous sa direction dans cette lutte. Cela a été un triomphe
incontestable pour l'intelligentsia qui donné ainsi pour but de mener
le prolétariat à l'émancipation complète par le biais par la destruction
du pouvoir et de l'Etat bourgeois, devant faire place à un Etat et
un pouvoir "prolétarien".
Bien naturellement, ni l'intelligentsia, ni le prolétariat lui-même
n'ont pas épargné leur efforts et connaissances pour démontrer devant
la plus grande audience le mal commis par l'Etat bourgeois. Grâce
à cela ils ont pu développer et renforcer parmi les masses laborieuses
l'idée d'un pouvoir "prolétarien" qui devrait résoudre tous leurs
problèmes. Selon cette conception, le prolétariat utiliserait ainsi,
à travers son pouvoir et Etat de classe, le seul moyen existant, pour
lui et les autres classes, de se libérer de la bourgeoisie et d'instaurer
un principe égalitaire et libre dans les relations entre les hommes.
Une telle prédestination du pouvoir "prolétarien" nous a toujours
semblé, à nous anarchistes, grossièrement erronée. Nos camarades des
temps passés se sont constamment insurgés contre cette conception
et ont démontré l'égarement déteste lorsque ceux-ci distinguaient
le pouvoir "prolétarien" du pouvoir d'Etat en général, en désignant
au premier une mission qui lui était profondément étrangère.
Les socialistes étatiques sont pourtant restés fidèle à leur école
autoritaire et c'est avec cette acception qu'ils ont appréhendé la
Grande Révolution russe, révolution d'une profondeur et ampleur sociales
encore inconnue jusque là. Quant à nous, anarchistes, nous nous sommes
arraché à leur prédestination du pouvoir "prolétarien". Au cours de
cette polémique, nous avons démontré aux étatiste de tout Etat, qu'il
soit bourgeois ou prolétarien, ne tend par sa nature même qu'à exploiter
l'homme, qu'à détruire en chacun comme en tous toutes les qualités
naturelles de l'esprit humain qui poussent à la liberté et à la solidarité
qui la fonde. Cela nous a valu, de la part des socialistes étatistes,
une haine encore plus grande. Or, l'existence et la pratique du pouvoir
prolétarien en Russie ont confirmer et confirment sans cesse la justesse
de notre analyse. L'Etat "prolétarien" a mis de plus en plus sa nature
à nu et prouvé que son caractère prolétarien était simple fiction,
ce que les prolétaires ont pu constater dès les premières années de
la révolution, d'autant plus qu'ils ont contribué eux-même à l'installer.
Le fait que le pouvoir "prolétarien", au cours de sa dégénérescence,
ne s'est révélé être qu'un pouvoir d'Etat tout court est devenu indiscutable
et l'a amené à ne plus dissimuler savamment son vrai visage. Par sa
pratique, il a abondamment prouvé que ses fins et celles de la Grande
Révolution russe n'avaient absolument rien de commun. Au cours de
toutes ces années d'hypocrisie, il n'a pu soumettre pacifiquement
les fins de la révolution russe aux siennes propres et à du affronter
tout ceux qui menaçaient de mettre à nu son essence véritable - une
plaie immense et purulente sur le corps de la révolution -, dont la
lâcheté et la fourberie apportent la mort et la dévastation à tous
sans exception, en premier lieu à ceux qui tentent d'être indépendants
et d'agir librement.
On peut se demander: comment se fait-il que cela se soit passé ainsi?
Selon Marx et Lénine, le pouvoir "prolétarien" ne devait en aucun
cas ressembler au pouvoir bourgeois. Une partie de l'avant-garde du
prolétariat n'aurait-elle pas sa part de responsabilité dans ce résultat?
De nombreux anarchistes sont enclins à penser que le prolétariat n'y
est pour rien, ayant été dupé par la caste des intellectuels socialistes,
laquelle aspirerait, au cours d'une série d'événement purement socio-historique
et en vertu de la logiques des transformations étatiques inévitables,
à remplacer le pouvoir de la bourgeoisie par le sien propre. Ce serait
pour cette raison que l'intelligentsia socialiste s'efforcerait de
diriger en permanence la lutte du prolétariat contre le monde capitaliste
et bourgeois.
A mon avis, cette formulation n'est, ni tout à fait exacte, ni vraiment
suffisante. L'expérience révolutionnaire de la Russie nous fournit
d'abondantes données objectives à ce sujet. Elle nous montre de façon
irréfutable que le prolétariat n'a nullement été homogène au cours
de la révolution. Ainsi, le prolétariat urbain, lorsqu'il a participé
au renversement dans de nombreuses ville du pouvoir de l'ennemi de
classe - la bourgeoisie - , a hésité un moment entre les voies de
la révolution de Février et d'Octobre 1917. Ce n'est qu'après un certain
temps, à la suite de la victoire militaire d'Octobre sur Février,
qu'une partie notable du prolétariat urbain à commencé à fusionné
avec une partie de ses frères, les partisans directs des conquêtes
d'Octobre. Bientôt, cette partie du prolétariat non seulement à oublier
de défendre elle-même ses conquête, mais s'est en plus pressée de
rallier le parti bolchevik au pouvoir qui a su flatter immodérément
en lui inculquent un goût pour les privilèges politiques, économiques
et juridiques de classe. Imbue de ses privilèges de classe, cette
partie du prolétariat s'est éprise d'un égal amour pour son "Etat
prolétarien de classe". Bien évidemment, le parti social démocrate
bolchevik l'a entièrement soutenue et encouragée dans cette évolution,
car celle-ci ouvrait devant lui une large arène pour appliquer son
programme propre qui consistait à utiliser la lutte révolutionnaire
pratique du prolétariat pour se soumettre l'ensemble de celui-ci puis
de s'emparer au nom du pouvoir d'Etat, Chemin faisant, pour mieux
se singulariser, le parti social démocrate bolchevik s'est transformé
en parti "communiste bolchevik", ne se privant aucunement d'user de
la démagogie la plus effrontée, ne dédaignant aucun moyen, n'hésitant
pas au besoin de voler des programmes d'autres formations politiques;
tout ce la dans l'unique but de mieux faire adhérer le prolétariat,
auquel il promettait son aide indéfectible, alors qu'en fait il n'avançait
que vers son propre but. C'est en cela que ce parti a incarné au mieux
les espérances historiques de la caste intellectuelle: replacer au
pouvoir la bourgeoisie et exercer ce pouvoir à quelque prix que ce
soit. Une partie du prolétariat ne s'est pas opposé à ses vues, bien
au contraire, elle s'est reconnue dans ses action et ne s'en est faite
la complice.
Cette partie du prolétariat avec pourtant été éduquée durant des générations
dans l'idée que le prolétariat ne s'émanciperait de la bourgeoisie
que lorsqu'il ne briserait son pouvoir, à détruire son organisation
étatique afin d'édifier la sienne propre. Néanmoins, cette partie
du prolétariat a aidé le parti bolchevik-communiste à organiser son
"pouvoir prolétarien" et à édifier son état de classe.
La voie suivie et les moyens employés n'ont pas tardé à rendre cette
partie du prolétariat semblable en tous points à la bourgeoisie renversée,
tout aussi impudente et arrogante, ne craignant pas abuser de la violence
la plus féroce pour asseoir sa domination sur le peuple et la révolution.
Il va sans dire que cette violence était toute naturelle chez la caste
intellectuelle du parti, car elle était préparée durant de longues
années à l'utiliser et s'en est grisée. Quand à la masse du prolétariat
- l'esclave muet d'hier -, la violence exercée sur ses semblable lui
est profondément étrangère. Occupée à édifier son "Etat de classe",
une partie du prolétariat a donc été amenée à se comporter, parl'usage
de la violence d'une manière répugnante à l'égard de la liberté individuelle,
de la liberté de parole et d'expression de quelqu'organisation révolutionnaire
que ce soit, à partir du moment où elle divergeait d'avec l'impudence
du "pouvoir prolétarien". Cette partie du prolétariat s'est empressée
d'occuper, sous la direction du parti bolchevik communiste, les places
laissées vacante par les despotes de la bourgeoisie renversée, devenant
à son tour une maîtresse tyrannique, n'hésitant pas à user pour cela
de la violence la plus horrible, sans aucun discernement, contre tous
ceux qui s'opposaient à ses visées. Ce comportement a été en même
temps habilement masqué par la "défense de la révolution".
Cette violence a été surtout exercée sur le corps de la révolution
russe au profit des intérêts étroit d'une partie du prolétariat et
du parti bolchevik-communiste, et au nom de leur domination complète
sur toutes les autres classes laborieuses. On ne peut y voir seulement
un égarement passager du prolétariat. Encore une fois, nous pouvons
constater avec beaucoup de netteté comment tout pouvoir d'Etat manifeste
impudemment sa nature, le qualificatif de prolétarien n'y changeant
absolument rien.
A mon avis, c'est pour toutes ces raisons que tous les camarades étrangers,
qui n'ont pas connu cette expérience, doivent étudier avec soin toutes
les étapes de la révolution russe, en particulier le rôle qu'y ont
joué la parti bolchevik-communiste et la partie du prolétariat qui
l'a suivi. Cela afin de se garder de tomber dans les mêmes erreurs,
à la suite de la démagogie éhontée des bolchevik et de leurs partisans,
à propos de l'utilité du "pouvoir prolétarien".
Il est également vrai que la lutte actuelle de tous nos camarades
contre le mensonge bolchevik dont être menée à l'aide de sérieuses
connaissances de ce qu'ils peuvent proposer eux-même aux larges masses
à la place de ce "pouvoir prolétarien". Les beaux slogans ne suffisent
pas, bien que souvent la masse n'y soit pas indifférente. Cette lutte
s'y déroule à partir de situation concrètes et amène à se poser continuellement
les questions vitales et pressantes: comment et quels moyens d'actions
sociales les masses laborieuses doivent-elles employer pour s'émanciper
totalement?
Il convient de répondre à de telles questions le plus directement
possible et avec la plus grande clarté. C'est une nécessité essentielle,
non seulement pour pouvoir mener une lutte active contre le monde
capitaliste et bourgeois, mais aussi pour notre mouvement anarchiste,
car c'est d'elle que dépendra l'influence de nos idée sur le début
et l'issue de cette lutte. Cela signifie donc que le prolétariat ne
doit pas répéter l'erreur commise par ses frère de Russie, c'est a
dire de ne pas s'occuper d'organiser un "pouvoir prolétarien", sous
la baguette quelconque d'un parti, même dit "prolétarien", mais uniquement
d'organiser la satisfaction des besoins de tous et de défendre la
révolution contre toutes sortes de pouvoir d'Etat.
Probouzdénié,
n°18, janvier 1932, pp.45-48.