| CONTRE LES PRISONS Nous vivons une époque cynique et les choses en sont simplifiées pour ce qui est des prisons. Le temps est passé où l'on imaginait qu'à l'intérieur des murs, le condamné allait « devenir meilleur ». Plus personne n'ose tenir ce discours, et même les professeurs en institution pénitentiaire les plus niais et les journalistes qui s'en font l'écho reconnaissent que si la culture inculquée à quelques très rares détenus leur donne les moyens de mieux exprimer leurs désirs, elle n'en serait que plus profitable, dispensée aux mêmes exceptions, en dehors de la prison. Aujourd'hui, on dit à voix bien haute que les oubliettes sont des oubliettes, les cages des cages et qu'on n'a rien à faire de ceux qu'on enferme, l'essentiel étant non de leur faire du bien, mais de bannir à l'intérieur des frontières les délinquants. On les supprime purement et simplement. C'est pourquoi les courtes peines apparaissent comme ineptes, totalement vides de sens. Au contraire, les longues peines correspondent parfaitement à la volonté collective de meurtre. Si la peine de mort a disparu dans quelques pays, c'est qu'elle était trop exceptionnelle. Ce n'était pas la mort qui semblait indécente mais tous les chichis qu'on faisait autour d'elle. A tel point que ceux qui se disent, de par le monde, révolutionnaires, envisagent toujours sereinement la mort pour les ennemis de leur liberté ; du général d'armée au terroriste en passant par l'auteur d'un hold-up et le policier, tout le monde s'accorde sur l'adage « on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs ».La mort de ceux qui vous empêchent de vivre n'a jamais effrayé personne à condition qu'on n'en fasse pas tout un plat (si les habitants de Philadelphie en mai 1985 ont exprimé leur mécontentement, ce n'est pas parce que la police a largué une bombe incendiaire sur une maison de gens que les voisins avaient dénoncés comme vivant trop salement, mais parce que, ce faisant, ils ont détruit une partie du quartier). Ainsi la prison est la mort idéale puisqu'elle élimine en masse ceux que, par la mort physique, la société ne pourrait tuer qu'en très petit nombre. Economie d'émotion. Seulement il y a un énorme problème, un problème capital qui rend inadéquat à notre société moderne ce système éliminatoire. C'est qu'à part ceux qui se suicident (qui se font donc « justice » eux-mêmes), les autres, dans la plupart des pays, sortent un jour. Ce n'est pas le lieu ici d'analyser comment on en est arrivé à cette aberration, mais le fait est que la prison loupe d'un cheveu sa vocation : la mort qu'elle dispense ne dure que quelques années ou quelques décennies. L'enfermement carcéral va rarement jusqu'au bout de sa logique, ne serait- ce que parce que la société doit bien reconnaître une échelle des peines qui corresponde à sa propre échelle des valeurs. Le crime a effectivement une valeur monétaire : tromper sa femme n'est pas punissable par la loi alors que tromper son associé est passible des tribunaux, la « légitime défense » joue dans le sens gendarme contre voleur et non voleur contre gendarme, tuer pour voler est plus grave que tuer par colère, enfin on est plus lourdement condamné quand on vole vingt millions que lorsqu'on en vole un, autant d'exemples de la valeur marchande attribuée au délit par les juges. Donc
les prisonniers sortent. L'incarcération les aura, au moins,
« énervés ». Aucune personne sensée
ne peut supporter l'idée de vivre avec des gens qu'on a sciemment
rendu angoissés, violents, en rage. Ainsi la prison non seulement
ne protège pas les « braves gens » des malfaiteurs,
mais déverse quotidiennement dans la société non
incarcérée des délinquants étiquetés
comme tels et provoqués comme tels. Il est absolument faux que
la prison sécurise qui que ce soit. Le bien-être qui résulte
parfois de son existence dans l'esprit de quelques-uns ne correspond
nullement à un désir de sécurité mais de
vengeance. Ce que ceux-là veulent, ce n'est pas la prison mais
une punition et c'est pourquoi ils ne s'opposent nullement à
l'abolition des prisons pourvu seulement que celles-ci soient remplacées
par autre chose de « mieux ». Il convient d'être conscients du fait que ce Congrès est moderne. Il semblerait qu'on s'achemine vers ceci : on supprime la prison dans 80% des cas pour lesquels on cherche des solutions de rechange. Pour les 20% d'individus considérés comme dangereux, on renforce le côté éliminatoire soit en inventant des peines de mort « non traumatisantes » (la piqûre), soit en enfermant réellement à vie des délinquants, soit en les considérant comme des malades mentaux qu'on peut ou non «rendre» guéris, calmés à la société. L'accord qui se fait sur la nécessité de commencer l'abolition de la prison par celle des courtes peines tient peu compte du corollaire immédiat de cette affirmation consistant à enfermer les 20% qui resteraient (ou 30% ou 3%, les chiffres ici seront l'objet des marchandages qu'on peut imaginer) dans le mot « dangereux ». Boucs émissaires, symboles, ceux là seraient le jouet d'une sinistre mise en scène plus haineuse encore qu'aujourd'hui. On le peut envisager de « libérer les petits délinquants » sans vouloir dire qu'il ne faut pas libérer les délinquants considérés comme sérieux. Quand on parle de réduire le temps d'incarcération, on veut une fois de plus « adoucir la punition », rendre la peine « plus supportable ». Mais il faudrait s'interroger sur cette absurdité qu'il y a à vouloir réduire la souffrance infligée justement par la Justice. Les réformistes, qu'ils soient mus par la simple rentabilité ou par des raisons dites humanitaires, ont en commun d'être des modernes. Le réformisme est ce qui permet à la prison de durer. Rendre la prison aujourd'hui plus vivable, signifie la rendre mieux adaptée. Pas mieux adaptée aux gens d'ailleurs, mais mieux adaptée à une époque. La modernisation de la punition ne peut se faire que parce que des âmes charitables et des esprits éclairés se donnent la peine de réfléchir à une façon moderne de punir. D'où
l'idée qu'il faut trouver une solution de rechange à l'enfermement. |