CONTRE LE JUGEMENT

D'autres que nous feront, nous l'espérons, la critique du système des amendes ou du travail forcé « librement consenti ». Nous nous bornons à remarquer qu'il s'agit là de punitions vieilles comme le monde et que leur côté moderne tient uniquement à leur cynisme.

Plus intéressantes apparaissent les solutions de remplacement, non à la punition, mais au jugement.

On a dit des « négociations » entre victimes et auteurs d'actes délictueux qu'elles étaient à la prison ce qu'est la diplomatie à la guerre.

En tant qu'abolitionnistes, nous sommes sensibles à cette volonté, si l'on veut supprimer la prison, d'éviter tout appareil judiciaire et toute sanction. Nous reconnaissons aussi l'intérêt de chercher la conciliation aussi bien du côté de la victime que du côté de l'auteur de l'infraction.

Cependant, nous ne sommes pas certains que le délinquant pas plus que la victime auront envie d'un arrangement amiable. Certes le non délinquant, a priori, n'a pas attendu de passer un jour en « conciliation » pour réaliser l'accommodement qui lui a permis d'admettre les règles sociales. Le délinquant, celui qui n'accepte pas le jeu, aura-t-il la volonté de pactiser, collaborer ou fraterniser avec l'ennemi (nous ne parlons évidemment pas ici de la victime mais de tout l'appareil social de soutien à la victime).Nous posons donc la question de ce système, de la systématisation de ladite conciliation. Qui serait conciliateur ? Des professionnels de la réconciliation ? Des psychologues ? Des bénévoles ? Quels intérêts défendent-ils ?

Nous refusons tout enfermement. La vie hyper-policée qu'on nous propose où des gens s'arrogeront le droit de comprendre ce qui nous a fait agir ressemble trop à l'enfermement du contrôle social tel qu'il existe déjà dans certains pays monstrueusement développés. Les travailleurs sociaux, psychologues, médecins qui estiment de leur devoir de raccommoder les trous du tissu communautaire ne le font que par souci de préserver non leur propre bonheur mais la survie des systèmes dont ils ne veulent être que les équipes d'entretien.

En revanche, nous pouvons parfaitement admettre et souhaiter que chacun puisse compter sur des gens qui s'associeraient à lui pour l'aider à résoudre une situation conflictuelle, à la seule condition que cette aide soit ponctuelle, singulière, individualisée, et c'est pourquoi nous nous méfions des instances de conciliation qui ne seraient qu'une nouvelle institutionnalisation des

rapports. Car nous souffrons tous, par dessus tout, de ne pouvoir créer des relations qui ne soient pas immédiatement réduites à des rouages sociaux.

Les conflits ne sont pas appréhendés par ceux qui les vivent mais par des instances dites « objectives » qui, en réalité, font de nous tous des objets.

Nous n'avons pas à nous décharger sur la société de nos indignations ni de nos jugements. Il est bien certain que des actes ou des comportements nous émeuvent et nous scandalisent, mais nous ne nous estimons pas « payés de nos peines » par la mise en route d'une machine qui ne s'intéresse pas plus à ce qu'a de particulier mon jugement qu'à ce qu'a de particulier le jugement de son acte par son auteur. La justice est rendue en notre nom, c'est-à-dire à notre place. Mais si l'on peut prendre ma place, je n'existe plus. Jamais on ne pourra évoquer le problème de la justice sans regarder en face l'unicité de chaque être : assassin, victime ou juge, personne ne peut se mettre à la place de l'autre.

La question « que faire des criminels ? » est le type même de question qui fait des « criminel » des êtres abstraits. Abstraits de leur être, les supposés criminels ne sont qu'un tout petit élément d'eux-mêmes, ils ne sont pas des individus, c'est-à-dire « les êtres qui ne sauraient être divisés sans être détruits ».

Cette question qui semble tant passionner les foules doit donc être radicalement repensée. Il ne s'agit pas de savoir ce qu'une entité sociale abstraite peut faire d'une autre entité sociale abstraite mais de voir ce que chacun (moi, vous) a à faire face à quelqu'un qui s'attaque à lui (à moi, à vous). La seule bonne question est de savoir comment, moi, je puis n'être ni criminel ni victime.De loin, le plus grave danger qui nous guette est la perte totale de notre singularit

é. Nous, aboli-tionnistes, voulons redire que nous sommes contre l'incarcération, contre tout système pénal parce qu'il y a là-dedans une monstrueuse tromperie : au nom de tous et de chacun, nous sommes jugés innocents ou coupables, nos actes sont digérés dans le social et tout ce que nous sommes n'est pris en compte qu'après cette digestion, là où nous ne sommes plus nous-même mais un élément indéfini du seul tout, le « corps social », chacun étant renvoyé à sa place assignée de membre fonctionnel : assassin, journaliste, femme, bandit, enfant, etc.

« Que faire des criminels ? » est une question criminelle, une question qui perpétue le piège où nous ne voulons pas tomber, ce piège consistant à nier l'individu de siècle en siècle.

Si l'on découvrait ici, en ce moment, un terroriste venant de déposer une bombe dans une

salle, nous pourrions, chacun, se poser la question « que ferons-nous, lui et moi ? » mais déjà apparaîtrait choquante la phrase «que ferons nous l'un de l'autre ? ».

Comment agir donc dans l'urgence pour échapper à la mort? Celle que m'aurait destinée un poseur de bombe mais celle aussi ou me condamne toute vision des choses faisant de moi une parcelle interchangeable qui me tue en tant qu'individu ?

Nous ne disons pas que cette société ®st mal faite et qu'après la révolution, ça ira mieux. Les révolutionnaires qui se demandent comment aborder le problème de la délinquance dans la future société continuent ainsi à poser comme une irrécusable donnée qu'il faut un système de régulation des rapports permettant à leur machine sociale de tourner. Ce système judiciaire existe bel et bien aujourd'hui et mettre des juges rouges, verts ou noirs à la place des blancs ne peut intéresser les abolitionnistes.

L'idée qu'au sein d'une économie intelligente les progrès techniques pourraient amener une satisfaction telle que plus personne n'aurait envie de s'opposer à cet âge d'or n'a plus cours. On sait par ailleurs que les anarchistes ne peuvent plus préconiser sans une absurde hypocrisie le bannissement puisqu' aucune société ne peut concevoir de garder en elle des asociaux sans vouloir,d'une manière ou d'une autre, les socialiser.

A la question : « Que faire de ceux que la société ne pourra pas récupérer et qu'elle considère donc comme l'ultime degré de son ordure ? », nous pensons qu'il n'y a qu'une solution : cesser de vouloir socialiser. Par quoi remplacer la torture ? Par quoi remplacer la prison ? Par quoi remplacer le jugement ? Par rien.

Ces trois questions restent interchangeables parce que toutes supposent qu'il faut casser ce qui ne se plie pas. Nous refusons totalement de nous demander « comment casser ? ». Le retournement que nous faisons nôtre consiste à se demander « comment ne pas plier ? ». En ce sens, la délinquance nous touche. Elle nous intéresse dans ce qu'elle exprime d'irrécupérable et non dans ses formes qui portent presque toujours l'empreinte des rapports sociaux normaux les plus épouvantables (sexisme, violence, valorisation du chef, de l'argent, etc).

Nous, abolitionnistes, avons d'autres ambitions que le maintien des systèmes sociaux quels qu'ils soient. Nous ne souhaitons pas l'isolement, cela va sans dire, car que ferions-nous ici ? Nous voulons réfléchir à plusieurs aux moyens de vivre à plusieurs hors des systèmes préexistants.

C'est la communauté qui sécrète l'isolement. Dans toute idée de communauté - nous devons le répéter - apparaît que chacun n'est que l'infime partie du seul être complet qu'est la communauté : l'homme est donc toujours en manque des autreg et non librement, dans son unicité, en désir des autres. Nous pensons que chaque individu constitue un tout. Son désir de rencontrer d'autres « tout » n'exprime que sa liberté et non une espèce de déterminisme grégaire.

Le mouvement abolitionniste n'est pas un mouvement militant, nous n'avons aucune cause à défendre, pas plus celle des prisonniers qu'une autre. Nous ne luttons ni pour eux ni même avec eux, mais pour nous. Nous ne sommes pas des humanistes ni des gens de gauche, nous ne désirons pas œuvrer pour une prison plus humaine. La prison n'est notre affaire (et encore! n'est qu'une partie de notre affaire) que lorsque nous sommes emprisonnés. Certains d'entre nous, abo-litionnistes, le sont aujourd'hui mais chacun, là où il se trouve, lutte contre son enfermement et contre une organisation sociale qui logiquement ne peut mener qu'à la punition, à l'élimination. Il découle de cela que nous ne sommes pas des « relais extérieurs » qui, par exemple, se mettraient au service des détenus pour faire circuler l'information. Nous ne voulons actuellement, détenus ou non, que notre liberté individuelle. Si j'étais à la place des détenus, je me battrais peut-être pour un mieux-être en prison mais je suis à ma place, en ce moment dehors, et c'est de dehors que je parle. (En l'occurence, quand je dis nous, je sais que ne se reconnaissent dans ce nous que les détenus et les non-détenus abolitionnis-tes, c'est-à-dire, un très petit nombre d'individus.) Nous ne supportons pas d' être enfermés ni en prison ni ailleurs. Nous ne supportons pas qu'on nous prive de liberté. La prison n'est pas pour nous qui sommes à l'extérieur une quelconque menace, elle est ce qui nous fait mal pas seulement parce qu'elle est le symbole de tous nos enfermements mais l'aboutissement réel d'une logique insupportable de la normalisation.

Les individus sont jugés non conformes (coupables) ou conformes (innocents) mais, de toute façon, jugés. Nous disons que si nous acceptons de passer sous la toise, nous nous dépossédons de notre jugement, de notre pensée, de notre être. Le partage tragique entre innocents et coupables, conformes au système ou non conformes, détruit chacun de nous. Tout ce qui renforce cette coupure nous est antagonique, c'est pourquoi nous ne saurions nous sentir concernés par les luttes réformistes visant à créer des prisons moins pénibles. Pour nous, abolitionnistes de l'intérieur et abolitionnistes de l'extérieur, c'est l'idée de prison, et celle de jugement qui nous empêchent de respirer. Nous savons qu'il y a des prisonniers qui cherchent à aménager la société de telle sorte que ses sanctions soient « acceptables », ceux-là sont nos ennemis comme tous ceux qui veulent à toute force nous contraindre à une vie que nous ne pouvons faire nôtre.

La prison est un angle d'attaque idéal contre notre propre enfermement individuel. Nous nous reconnaissons dans le refus des détenus quand ils se révoltent précisément contre l'enfermement. Parce que dehors, nous savons que nous sommes incarcérés entre des murs de contrainte. Mais nous ne pouvons reprendre à notre compte toute révolte visant à reconduire dans la prison les rapports sociaux qui y manqueraient encore car, contrairement à une idée très répandue, la prison socialise les détenus autant qu'elle le peut (respect des hiérarchies, type de loisirs autorisés, chantage au travail, privation et privatisation des rapports interindividuels, etc...). La prison n'est pas du tout une maladie de notre société, elle n'a rien de monstrueux : elle est le comble de la société, le comble de toute société, de toute organisation communautaire des rapports sociaux. Les média, la police, la justice mais aussi l'éducation, la morale, la culture, tout vise à maintenir de force la cohésion de l'ensemble. La sanction pénale est nécessaire à l'ordre, l'ordre à la société. On ne pourra jamais concevoir une société sans ordre et l'ordre sans sanction pénale. Nous avons tous si bien intériorisé cela, renforçant les grilles et guillotines de notre cerveau jusqu'à en devenir déments d'angoisse que l'Etat exerce sa tutelle sur nous tout « naturellement » parce que, en réalité, nous sommes « irresponsables ». Mais l'Etat n'est qu'une machine au service de plus terrifiant que lui : derrière l'Etat une volonté, une volonté humaine. L'Homme est là avec ses lois. A bas l'Homme.Nous sommes des hommes qui nous dressons contre l'Homme, Cet animal vit en société. En sommes-nous heureux ?