CONTRE LE DROIT

(Ce texte fut écrit par Catherine Baker
pour être lu au congrès abolitionniste d'Amsterdam en juin 1985.)

Nous voulons l'abolition de la Justice. Cela signifie-t-il l'abolition du Droit donc de toute société ?
Car assurément les lois sont indispensables à la vie en société. Personne ne peut en douter, nous non plus.
Le Droit garantit les droits de chacun. Il interdit ou autorise mais de toute façon il est imposé de l'extérieur. Parler d'un Droit intérieur n'aurait aucun sens.
Les membres d'une société quelle qu'elle soit, bourgeoise, socialiste, communiste, anarchiste ou autre, ont des intérêts communs à défendre, ils ont à envisager une réponse commune à tout ce que peut la menacer, ils se doivent de considérer en commun la question des ennemis extérieurs et de la guerre ou des ennemis intérieurs et de la délinquance. D'un point de vue sociétaire ou communautaire, la logique exige une défense organisée, un jugement partagé par l'ensemble, une sanction. Certains estiment que la Justice ne sera pas une bonne Justice tant qu'elle restera séparée du peuple, ils veulent une Justice qui soit l'émanation de la communauté. Nous estimons pour notre part que notre jugement ne peut rester qu'individuel ; quand bien même le jugement de plusieurs individus sur tel événement serait unanime, il ne serait pas communautaire et ne saurait être généralisé. Au contraire un jugement qui s'impose comme étant celui de l'ensemble de la communauté a pour particularité de ne plus appartenir à personne.En disant
« nous avons tous les droits », les abo-litionnistes abolissent le Droit car chacun est pour lui-même son unique référence. S'il y a des actes que nous ne faisons pas, c'est que nous ne voulons pas les faire. C'est tout. Interdire le viol n'offre aucun intérêt pour personne. En revanche, chacun trouvera sans doute intéressant de réfléchir aux moyens de n'être ni violeur ni violé. Reconnaître que tout le monde a le droit de me violer ou de me hacher en morceaux exprime la conscience que j'ai de ne pouvoir être aucunement protégée par le Droit. Il est aussi aberrant de dire « si tuer était permis, tout le monde tuerait » que de dire « puisque le meurtre est interdit, je ne serais pas tué ». Nous nous sentons en sécurité avec ceux en qui nous avons confiance et aucune loi au monde ne changera cela. Nous ne pouvons présenter de l'intérêt les uns par rapport aux autres que si nous avons un minimum de discernement ; nous avons besoin de repenser les choses à partir de soi.

La définition de la loi est « règle impérative imposée à l'homme de l'extérieur ». C'est bien parce qu'elle nous est extérieure que nous refusons toute loi, y compris bien entendu la loi du plus fort : nous nous opposons à la force tant que cette force veut nous contraindre. Inutile donc de revenir sur le fait que la délinquance, en tant que telle, n'est porteuse d'aucun de nos espoirs ; concurrence, machisme, racket, sont des lois que nous combattons, d'autant que la société les considère bien comme siennes, ne condamnant le criminel, comme l'a très bien montré Thierry Lévy dans son livre «Le crime en toute humanité », que parce qu'il n'est pas à la hauteur du crime dont elle se repaît. Il est vrai que, pour sa survie, la société ne peut qu'intégrer toute velléité individuelle de passer au travers de ses mailles : de nommer la délinquance, d'enfermer les délinquants, de faire croire par les média que ce qui est dangereux pour elle est dangereux pour chacun, permet au système que nous connaissons de détourner à ses fins ce qui n'est bien souvent au départ que dégoût, colère ou lassitude.

Elle colmate les brèches face à tout comportement qui s'oppose à elle et qui peut ainsi apparaître déviant ou révolutionnaire. Ce faisant, sa victoire lui redonne un nouveau dynamisme et lui permet d'élargir encore son champ d'activité. (Notre optimisme consiste à affirmer que n'est récupéré que ce qui est récupérable. L'irrécupérable est possible. Car les individus ne peuvent s'identifier totalement à la société, ils savent que c'est hors du social qu'ils réalisent le meilleur d'eux-mêmes - par l'amitié, l'amour, l'art, la pensée géniale, etc. - et tout individu aspire à ce qui fait de lui un être unique). La société cherche donc à socialiser le crime par le procès puis le criminel par la prison. Elle accapare les actes de chacun, car il y a effectivement rivalité entre propriétaires : moi et la communauté à laquelle il est dit tragiquement que «j'appartiens». Sitôt accomplis, nos actes nous échappent ; s'ils sont jugés « asociaux », ils sont punis et cela indépendamment bien sûr de l'idée qu'on pourrait se faire du bien et du mal ; sont enfermés les fous, les insoumis, les prétendus criminels. L'enfermement en prison, en camp, en hôpital n'est que l'aboutissement de cet enfermement hors de soi dont nous souffrons tous.Nous, abolitionnistes, voulons que les individus concernés se réapproprient leurs actes, qu'ils soient ou non appelés crimes. En soi, le crime n'existe pas. S'il existe bien des circonstances douloureuses, des actes horribles qui nous sont infligés, nous ne demandons pas mieux que de chercher à les éviter en réfléchissant seul ou à quelques-uns aux moyens de se garder de toute atteinte à notre intégrité mentale ou physique. Nous constatons que le progrès est une notion absolument vide de sens, nous pensons donc qu'il faut de dégager d'un mode de pensée qui ne nous a menés qu'à des impasses. Ce n'est pas le Droit mais la liberté qui peut permettre aux individus de vivre en harmonie en établissant des relations à partir d'eux-mêmes et non à partir des rapports sociaux auxquels on les oblige aujourd'hui.

Nous sommes dépossédés de tout et rendus étrangers à notre propre vie. Nous ne le supportons pas. Le mot « révolution » a été confisqué par des politiciens et nous en ferons donc l'économie, ce qui n'est pas plus mal, mais nous espérons bien que nos idées sont prises pour ce qu'elles sont : un changement concret. Ainsi, lorsque nous affirmons que nous ne reconnaissons à personne le pouvoir ni de nous juger ni de juger nos actes, nous abolissons réellement ce trop fameux consensus social qui n'est fondé que sur la remise de soi à la communauté. Les hommes n'ont jamais rompu avec cette idée qu'ils devaient renoncer à leur singularité au profit de l'espèce humaine.

Non seulement, au contraire, nous voulons nous considérer comme des êtres particuliers mais nous désirons considérer comme particulier tout être qui se veut tel. En tant qu 'abolitionnistes, nous faisons en sorte que les criminels et les autres puissent se réapproprier leurs actes parce que nous voulons vivre au milieu de gens qui pensent leur vie et ne l'abandonnent pas aux instances sociales. L'idée de société ne va pas de soi. Le mouvement abolitionniste en est un signe parmi d'autres.

Mouvement abolitionniste (France).